14 septembre 2020

AdopteUnEditeur.com

 


Salut à toi, camarade, en cette riante rentrée. J'ai reçu il y a peu les exemplaires des trois derniers tomes de Nixi Turner. Je t'en parle d'ailleurs bientôt. Mais ce n'est pas de cela que je veux t'entretenir aujourd'hui. Comme tu le sais, les temps sont durs pour pas mal de gens, notamment dans la culture.

Cette série de cinq romans (j'aurais dire pentalogie pour me la péter, mais tu sais que ce n'est pas mon genre) qui raconte l’histoire d'une tueuse de Croquemitaines, je l'ai publiée chez ce qu'on appelle un petit éditeur : Les éditions du Chat Noir

Petit, cela signifie déjà, pour être bassement matériel, que les avances sur droits sont divisées par dix environ. Mais, ces romans, je voulais les éditer et je voulais que ce soit chez eux parce que je suis tombé amoureux de la collection Chatons Hantés : son nom, son thème, ses couvertures de Mina M (elle illustre toute la collection) et les titres déjà parus, à commencer par ceux de Pascaline Nolot...

Petit, cela veut dire qu'une équipe réduite est aux manettes. A ma connaissance, ils sont deux : Mathieu Guibé et Cécile Guillot (ils sont également auteurs). Comme ils sont passionnés, c'est un plaisir de travailler avec eux. Je me souviens que, pour une nouvelle, j'avais eu besoin d'utiliser une police de caractère spéciale : Elzevir. Mathieu l'avait acquise aussitôt pour que le texte fonctionne mieux.

Petit, cela veut dire aussi qu'ils font tout. Tu les as sans doute déjà croisés si tu hantes les salons spécialisés et autres. Car, être un petit éditeur, c'est fonctionner sans distributeur. Un distributeur prend un important pourcentage sur le prix du livre et il devient intéressant, voire indispensable, quand on a des volumes plus importants. Du coup, la quasi totalité des ventes des romans du Chat Noir se font sur les salons.

Sauf que, ces derniers temps, la plupart a été annulée. Et que ça devient chaud pour une petite structure comme le Chat Noir. Alors, je te propose de faire jouer tes super-pouvoirs en commandant des livres directement sur leur site  que je te redonne ici

Tu peux prendre les miens, évidemment, mais je t'autorise aussi à en acheter d'autres (tu connais Pascaline Nolot ?) ou à te laisser tenter par une anthologie. Bref, adopte un éditeur, c'est pour la bonne cause.

9 juin 2020

Le monde de Lléna est (enfin) paru

Victime collatérale et provisoire du virus, le roman a été repoussé après le confinement et est arrivé la semaine dernière sur les étals avec deux mois de retard. D'ailleurs, si tu as peur des gens et de leurs germes, tu peux toujours acheter la version électronique, également disponible.

Ce livre, je l'ai écrit, il y a un an ou deux, après une réunion éditoriale chez Rageot qui m'avait laissé un peu dépité puisque rien de ce que je proposais n'avait intéressé les éditeurs. En rentrant chez moi, j'avais commencé ce roman méta où un auteur nommé Fabien Clavel sortait de chez son éditeur et rentrait écrire un roman de fantasy. Cela tombait bien, je n'avais pas écrit de vrai roman de fantasy au sens classique du terme et j'en avais très envie.  Le monde de Lléna est né comme cela. 

Ensuite, j'ai conçu mon monde secondaire petit à petit en partant sur les rêves avec les moines Dormants qui gardent constamment les yeux fermés (souvenir de la saison 7 de Buffy) et la magie du Dérêve (souvenir d'une chanson de Thiéfaine). Pour l'invention des noms, je voulais me rapprocher de ce que fait Pierre Bordage. Quand il a fallu trouver un méchant, j'ai immédiatement songé à Fabrice Colin, déjà parce que de nombreuses personnes me confondent avec lui, mais aussi parce que sa nouvelle "Sans douleur" m'avait marqué.

Comme des blogueurs ont eu le temps de le lire avant toi, je te livre quelques chroniques : Des livres et SharonLirado, Les papotis de Sophie, Babelio, Book Motion, Mana traverse les pages, Les papiers de Mrs Turner, Summaries Books et L’œil des lecteurs.

Je me rends compte que j'ai oublié de te parler de l'histoire principale : deux orphelins que l'empire d'Occrilane tout entier sépare, Fidnuit et Fadlune sont hantés par des rêves qui les poussent à aller trouver la déesse Lléna. Rapidement, ils sont poursuivis par des créatures étranges. Quant aux moines Dormants, serviteurs de la déesse, leur rôle est tantôt bénéfique, tantôt maléfique. Quelle est leur véritable but ?

Et je termine en louant la superbe couverture de Caterina Baldi, rehaussée d'or.


13 mai 2020

Les Confins. Épisode 55

Fora n'a même plus la force d'essuyer les larmes qui lui coulent sur les joues.
— Tu parles d'un ascenseur émotionnel, bégaie-t-elle.
Quand elle se sépare enfin d'Elinor et qu'elle se tourne vers l'endroit où se trouvait la Grise-Moire, elle ne voit plus que quelques cendres noires qui se dispersent.
— Je me suis fait avoir, encore une fois…
— Écoute-moi, murmure Elinor.
Elle oblige la jeune femme à la regarder dans les yeux. Fora se plonge dans ses prunelles, même si elle ne trouve plus de métaphore pour en évoquer la couleur.
— Il faut que je te ramène chez toi.
— Tu n'as plus besoin de moi, c'est ça ?
— Non ! se récrie la sorcière. Pas le moins du monde ! Au contraire, nous allons avoir un besoin criant de ton aide.
— Si c'est vrai, pourquoi nous séparer ?
Elinor réfléchit. Elle cherche les mots justes.
— Si je devais m'exprimer comme la Grise-Moire, je dirais qu'à heure actuelle tu es comme une grenade dégoupillée. Tu possèdes le pouvoir de scripture, la chose est indéniable. Néanmoins…
Fora sent que le pire est à venir.
— Néanmoins, reprend Elinor, il est encore inculte et indiscipliné. Il te faut apprendre à le maîtriser, sans quoi nous allons au-devant de graves déconvenues.
— Comme la mort de la Grise-Moire ? Ou celles d'Auriane et de Nawal ? Celle d'Elmaryl ?
— Tu es innocente de tout cela.
— Innocente comme une bombe atomique !
Fora secoue la tête.
— Tu as raison : je peux pas rester ici trop longtemps. Tu te rappelles quand on croyait simplement que j'étais porteuse de la florule ?
Elinor hoche la tête, l'œil humide.
— Et puis, quand tu me regardes avec ces yeux-là, je peux rien te refuser, avoue Fora.
En silence, elles montent toutes deux sur le gigax.
Malgré son air impassible, Elinor semble pressée. Elle doit craindre que d'autres malheurs n'arrivent. Fora va s'installer à l'arrière du grimoire, pour la dernière fois peut-être.
Elles décollent et s'envolent au-dessus des chaînes, des escaliers, des arches entremêlés, survolant le récitant sur sa colonne qui poursuit sa lecture aux Unica.
Le gigax franchit le seuil de la Forteresse vide.
Il émerge au-dessus de l'îlot, prend de la hauteur. Fora lance un ultime regard à l'océan papélaire. On l'écrira peut-être avec une majuscule la prochaine fois.
Puis, c'est le moment de remonter la cataracte immense et de revenir dans la première salle de la Cryptobibliothèque, avec ses gigantesques piliers de basalte et de livres.
Tout est allé si vite !
Fora ne ressent rien. Elle sait pourtant que les désarrois la rejoindront bientôt, avec un temps de retard. Elle songe aux androïdes à émotions différées dans le 2046 de Wong Kar-wai. À quel moment les répliques du séisme lui reviendront en plein cœur ?
Alors, elle goûte un peu le vide en elle.
Le parfum d'Elinor.
La caresse de ses cheveux.
Elles sont revenues déjà au point de départ. Fora reconnaît l'endroit où l'éboulement de confettis a eu lieu. Ce n'était pas si difficile à retrouver finalement.
Le gigax s'enfonce dans le boyau obscur et remonte vers une improbable surface. C'est comme dans la fin du Voyage au centre de la Terre, quand les aventuriers sont propulsés sur un plateau rocheux par de la lave en fusion.
Est-ce que cet univers va disparaître quand elle n'y sera plus ?
Enfin une lumière apparaît au bout du tunnel.
— C'est ici que nos chemins se séparent, murmure Elinor.
Elle semble lutter contre l'émotion. Son beau visage est baigné de larmes.
— Je reviendrai, non ? demande Fora.
— Évidemment, répond la sorcière. Nous avons l'intégrale de Buffy contre les vampires à visionner ensemble…
Sa voix se brise dans un sanglot. C'est Fora qui doit la consoler.
— Qu'est-ce que tu vas faire ?
— Je vais chercher Auriane et Nawal. Elles ont pu atterrir dans une autre dimension des Confins. Et puis, nous dirons adieu à la Grise-Moire. Et il y a encore les anges avec lesquels nous devons envisager la suite de la crise. Nous devons également refermer les dernières failles vers les autres mondes et…
Fora lui ferme la bouche d'un baiser. Elle garde les paupières closes pour mieux s'imprégner de toutes les impressions, pour mieux imprimer les souvenirs de cet adieu dans chacune de ses fibres.
Cela ressemble à une chute dans le vide, à un atterrissage dans un océan insondable, au voyage des pétales de cerisier quand le vent printanier se lève.
Et puis tout cela cesse.
Il n'y a plus que deux yeux verts qui s'éloignent dans l'ombre avant d'être dévorés par les ténèbres.
Fora frissonne.
Elle est seule.
Frictionnant ses bras nus, elle se retourne et remonte les derniers mètres où elle foule des dalles de reliures. Elle écarte un rideau et…
Elle retrouve son appartement.
C'est le plein jour. Rien ne semble avoir changé. Le salon est toujours là, la bibliothèque aussi. La lumière semble plus claire, c'est tout.
Soudain, sa mère passe devant elle, son éternelle casquette vissée sur le crâne.
— Maman ?
— Qu'est-ce qu'il y a ? fait cette dernière surprise.
— Eh bien, je suis de retour.
— Ah, tu as fini ton livre ?
— Mon livre ? s'étonne Fora.
Sa mère la regarde comme si elle était devenue folle.
— Ça fait presque un mois et demi que tu trimballes ce bouquin partout avec toi. Même à table. Tu nous adressais à peine la parole. Des grognements, des borborygmes. Une véritable somnambule…
— Vraiment ?
— Oh, oui, une caricature d'adolescente. Mais bon, ton père était content. Tu sais, lui, dès qu'il s'agit de lecture, il te passe tout.
Une idée surgit soudain dans l'esprit de Fora.
— Attends, tu as bien dit un mois et demi ?
— Eh bien, oui, on est le 13 mai. Les cours du lycée doivent reprendre en juin. Ou pas. C'est toute une histoire.
— Le confinement est terminé ?
— Depuis mardi. Il faudra vraiment que tu me prêtes ce bouquin. Il a l'air de t'avoir captivée au point d'en perdre la notion du temps…
Fora s'avance vers la fenêtre. Le monde ne semble pas si différent sauf que, dans la rue, beaucoup de gens se promènent avec des masques.
Elle n'a pas dû rater grand-chose d'intéressant. Pour l'instant, elle préfère ignorer le décompte des morts. Son regard se concentre sur le parc Pablo Neruda dont elle aperçoit les frondaisons au loin.
Fora va sortir.
Bien sûr.
Mais ensuite, elle rentrera. Elle ira dans sa chambre et elle cherchera le livre dont sa mère lui parlait.
Elle ne le trouvera pas.
Alors, elle s'installera à son bureau, elle prendra un carnet, un stylo et, avant d'oublier tous les événements qui se sont déroulés dans la Cryptobibliothèque, guettant le moment où les émotions différées lui parviendront enfin, elle écrira.

12 mai 2020

Les Confins. Épisode 54

Il ne se passe rien. Fora continue de fixer le livre qui ne bouge pas dans ses doigts. Un horrible sourire se dessine sur le visage du Masque de fer.
— Oui, je vois que tu n'en as pas envie. Tu as raison : on ne détruit pas les livres. Quelle barbare accepterait de commettre une telle ignominie ?
— Elmaryl l'a bien fait, répond une voix.
Fora se retourne, stupéfaite. Elle a reconnu le timbre chaud d'Elinor. Un frisson l'agite tout entière.
— C'est toi ? murmure-t-elle. C'est vraiment toi ?
Alors, elle se rend compte que la sorcière est perchée sur son gigax et elle comprend tout. Elinor lui a demandé de patienter le temps que le grimoire parvienne jusqu'à elle.
— Mais comment… ?
— Pendant que vous étiez distraits, le gigax a plongé dans le puits pour me recueillir.
— Et Auriane ? Et Nawal ?
Elinor a un mouvement négatif du menton.
— Je n'ai pas pu les rattraper. Cet abîme est sans fin.
— « Il y a un trou dans le monde », cite Fora.
— Comment ?
Angel, saison 5, épisode 15, précise la jeune femme. Il faut vraiment que tu voies ça. On se le mate ensemble dès que possible. Après Buffy.
Le Masque de fer croit bon de s'immiscer dans leur conversation.
— Pardonnez-moi, je ne vous dérange pas longtemps. Je prends ce livre et je vous laisse discuter séries entre vous.
Fora se tourne vers le grand méchant et lui tend l'ouvrage. La Grise-Moire et Elinor s'écrient en même temps :
— Ne fais pas ça ! (en fait, Elinor a réussi à dire : « cela »)
Fora poursuit son geste.
Les yeux du Masque de fer brillent d'une lueur de triomphe. Il s'empare du tome, sans trop y croire. Il lâche sa dague pour le manipuler à deux mains. L'arme tombe sur le sol et le bruit métallique résonne sous les voûtes sombres, se propageant à travers l'architecture démente de la Forteresse vide.
Au loin, on entend gronder des Unica dans leurs cages. Ils ont dû sentir qu'un événement était sur le point de se produire, un peu comme les animaux qui prévoient les tremblements de terre. Les cellules s'agitent, les barreaux grincent, les pages frémissent. Cela produit une sorte de cri étrange, un chant funèbre et doux.
— Vous les entendez ? murmure le Masque. Ils célèbrent mon apothéose.
Soudain, il se met à renifler l'air, soucieux.
— Vous ne sentiriez pas comme une odeur de brûlé ?
Obligeante, Fora lui montre le livre qu'il tient à la main et dont les pages ont commencé à fumer. Pris de panique, le Masque essaie de souffler dessus pour éteindre des flammèches qui apparaissent çà et là. Hélas, il ne réussit qu'à attiser le feu, si bien qu'il finit par lâcher l'ouvrage quand il se brûle les mains.
Le livre tombe à terre et s'ouvre au milieu. Les pages noircissent et se racornissent en une momification accélérée. Une grimace d'intense dégoût se peint sur le visage du masque.
— Toi, crache-t-il à l'intention de Fora.
Il dégaine de nouveau son épée, remisée un instant au fourreau, et menace Fora de la pointe tendue devant ses yeux.
— Arrête tout de suite ou je te fais un troisième œil.
— Tu m'as déjà tracé une deuxième raie, réplique Fora du tac-au-tac.
Après une seconde, elle se rend compte que sa phrase pourrait être mal interprétée.
— Je voulais dire : la raie dans les cheveux, hein ! précise-t-elle en montrant sa blessure sur le haut du crâne.
— Nous ne l'entendions pas autrement, répond Elinor avec demi-sourire.
— J'ai l'impression que vous ne prenez pas vraiment les choses au sérieux, déplore le Masque. Tout n'est-il qu'un jeu pour vous ?
Au moment où il pose la question, un filet de vapeur s'élève des dentelles de ses manches. Son costume s'embrase. Un éclair d'étonnement, puis les yeux du Masque virent au désespoir.
— J'étais si près du but, murmure-t-il, défait. Si près. Quel mal y avait-il à ce que j'existe un peu ? Que je connaisse mon quart d'heure de gloire ? Je ne demandais pourtant pas grand-chose. J'aurais pu être le visage de tous ceux qui n'en ont pas. Ceux qu'on ignore, les anonymes, les muets…
Tandis qu'il parle des flammes s'échappent de sa bouche. À son tour, il se consume et se carbonise lentement. Après quelques secondes de cette combustion silencieuse, le masque est réduit à un misérable petit tas de cendres.
— J'ai presque honte de l'avoir détruit après son petit discours, avoue Fora en regardant la pile grise.
— Il n'y a pas que le mensonge qui soit la meilleure arme des méchants, intervient la Grise-Moire. La vérité peut l'être aussi parfois…
— Mouais…
À cet instant, Fora remarque qu'un étrange aura entoure la Grise-Moire, comme si l'air vibrait autour d'elle. Comme des ondes de chaleur…
— Vous ne trouvez pas qu'il fait un peu chaud ? demande la sorcière-en-chef en s'éventant de la main.
— Ne regarde pas, la supplie Elinor.
Mais Fora n'écoute pas. Elle fixe la Grise-Moire, incrédule. Cette dernière hausse les épaules.
— Bon d'accord ! J'ai menti. Mais c'était pour la bonne cause.
— Vous n'aviez pas le droit !
— On est des sorcières, répond la Grise-Moire avec fierté. On fait ce qu'on veut. No Future. Anarchy in the UK et tout le tralala.
Un voile passe dans son regard. Elle s'interrompt une seconde, vaincue par l'émotion.
— Et puis, c'est bien connu, les sorcières, ça finit souvent dans les flammes… Il est temps de passer le flambeau, non ?
Fora voit la main d'Elinor qui lui cache la vue.
Très délicatement, les doigts de la sorcière l'obligent à tourner la tête. Elle l'accueille dans ses bras et l'étreint avec toute la violence de sa douceur.

11 mai 2020

Les Confins. Épisode 53

La main sans force de Fora se replie sur du vide. Elle a du mal à mouvoir ses doigts tant ils sont crispés. Ses yeux sondent le gouffre de ténèbres qui s'ouvre devant elle. Il n'y a rien.
Pourquoi Elinor a-t-elle demandé à être lâchée ?
Une petite voix lui apporte la réponse. De toute façon, il n'y avait plus d'espoir. Fora allait céder à l'épuisement. La sorcière lui a simplement évité de tomber avec elle.
La jeune femme se redresse comme un ressort. Une vague de colère la traverse. Pivotant sur elle-même, elle fait face au Masque de fer.
— C'est de votre faute !
— On dit : « c'est votre faute », corrige l'intéressé qui se pavane toujours, collé à la Grise-Moire. En l'occurrence, c'est ta faute, Fora. Tu le sais bien, il n'y a pas à épiloguer là-dessus. À présent, tu vas aller chercher le livre que je te demande. Sinon, cette guerre va faire une nouvelle victime…
La colère de Fora s'éteint aussitôt qu'elle est née. Après Elmaryl, et Nawal et Auriane, voilà que c'est le tour d'Elinor. Il y a comme un trou dans sa poitrine.
— Eh bien, alors ? s'enquiert le Masque. On a un gros chagrin ? Sèche tes larmes, mon enfant. Rien de tout cela n'est vrai. Bientôt, tout cela sera oublié. Tu retourneras à ta vie d'avant. Tu n'auras qu'à refermer le livre. Si tu veux, je peux même t'accompagner jusqu'à chez toi, Fora du Monde réel. Tu n'as qu'à me récupérer ce livre.
— Est-ce que je vais oublier ? souffle la jeune femme.
— Ce sera comme un rêve, promet le Masque. Imagine un cauchemar. Tu te réveilles en sueur, le cœur battant. Tu y repenses encore dans la journée et, un peu plus tard, il t'est sorti de la tête. Il en sera ainsi de la Cryptobibliothèque. Je te le promets. N'oublie pas que j'ai désormais les connaissances de la Grise-Moire…
Cette dernière veut protester mais elle ne peut que gémir tandis que la lame s'enfonce dans son dos.
— Arrêtez ! supplie Fora. Je vais le faire. J'en ai assez de toute cette violence.
Elle approche, les jambes chancelantes, de la margelle du puits. Contrairement à ce qu'elle attendait, le grimoire n'est pas très loin en contrebas. Cela ressemble à une fosse à ours.
Elle enjambe le muret et saute au fond du puits.
En bas, le tome s'agite, gonfle ses pages comme un chat son pelage. On dirait un peu le Monstrueux livre des Monstres que Hagrid fait commander à Harry pour les cours de Soins aux créatures magiques.
Cependant, à l'approche de Fora, l'ouvrage se calme et semble même faire le gros dos, aussi félin que les gigax sont canins. La jeune femme avise l'énorme chaîne de métal qui le rattache au mur.
Hésitante sur la marche à suivre, elle lève les yeux vers le Masque.
— Tu n'as qu'à tirer dessus. Pour toi, ça ne sera pas un problème. Il te suffit de le vouloir.
Elle approche donc des maillons énormes et les soulève dans sa main toujours tremblante. Elle imagine qu'ils sont faits de papier. Soudain, leur poids s'allège dans sa main. Et, quand elle tire dessus, ils se déchirent.
Alors, étonné de la facilité avec laquelle tout cela se déroule, elle s'empare du livre tout à fait dompté. Il n'est pas trop ardu de grimper au mur dont les pierres saillent de manière à lui offrir des prises bienvenues.
Une fois en haut, elle voit le Masque qui lui tend la main.
— Tu vois, murmure-t-il. Tout est simple pour toi.
Un éclat de convoitise brille dans ses yeux.
— Finalement, nous ne sommes pas très différents, toi et moi. Nous cherchons tous les deux à retourner dans le Monde réel, quel qu'en soit le prix.
Au moment où Fora va lui confier l'ouvrage, elle est prise d'une hésitation et suspend son geste.
— Mais si vous allez dans le Monde réel aussi, comment est-ce que je pourrais oublier ?
— Je ne serai qu'une histoire ! Un personnage comme les autres, répond le Masque. Allons, donne-moi ce livre.
Elle ressent une tension dans sa voix.
— Tu peux l'arrêter ! s'écrie soudain la Grise-Moire. Brûle le livre !
— Non ! hurle le Masque, soudain terrifié.
Fora recule, serrant la reliure contre elle.
— Il va disparaître en même temps, assure la Grise-Moire. Il est attaché à lui maintenant.
— Elle ment ! bave le Masque, ivre d'un soudaine rage.
Fora examine le volume qu'elle tient dans ses mains. Il lui serait si facile de le faire disparaître.
— Ne fais pas cela, petite ! supplie le Masque aux abois.
Il lève une main tremblante.
— Tu oublies que la Grise-Moire est dans le livre, elle aussi…
Fora interroge l'intéressée du regard. Cette dernière ricane joyeusement.
— Oh, le mytho ! Ne l'écoute pas, Fora !
— C'est vrai ? demande cette derrière. Vous ne risquez rien ?
— T'ai-je déjà menti ?
Alors Fora fixe l'ouvrage. Il suffirait qu'elle le veuille pour que tout se consume, à la manière de Thanos qui fait tomber en poussière les gens d'un simple claquement de doigts.
— Non !
Le Masque vient de se précipiter en avant. Il a cessé de menacer la Grise-Moire de sa dague et dégainé sa rapière. La pointe passe juste au-dessus de la tête de Fora, lui écorchant le cuir chevelu.
Heureusement, ses jambes en guimauve lui ont été utiles pour une fois. Elle a glissé à terre, évitant ainsi le coup fatal.
Roulant sur le côté, elle prend le grimoire à bout de bras. Elle peut en lire la couverture : Victor Hugo, Les Jumeaux. Ira-t-elle jusqu'au bout cette fois ?
— Brûle, murmure-t-elle.