24 mars 2020

Les Confins. Episode 5

Contre toute attente, Fora ne se trouve pas nez à nez avec un cafard géant mais avec un rat brun, appelé aussi rat d'égout. Une fois encore, son esprit galope à vive allure vers des renseignements peu utiles.
Sauf qu'elle se souvient que le Rattus norvegicus (nouvelle réminiscence), s'il est un omnivore opportuniste, peut parfois devenir un redoutable carnassier. Pour les souris.
Sauf que le surmulot qui lui fait face mesure à peu près trois mètres, sans compter la queue. Dressé sur ses pattes arrière, il exhibe des incisives gigantesques et jaunâtres.
Cette fois, Fora reçoit comme un choc électrique dans le dos.
Elle a échappé (provisoirement) à une pandémie pour se faire dévorer par un animal connu comme un vecteur possible de nombreuses maladies ! La cruelle ironie ne lui échappe pas tandis qu'elle recule lentement vers le rebord de la niche.
À cet instant, un discret grincement se produit derrière elle.
L'adolescente lutte pour contrôler sa vessie. Elle reconnu le bruit du cafard géant !
Elle est prise entre deux feux, ne pouvant plus battre en retraite ni avancer.
C'est la fin !
Elle songe à ses parents qui doivent toujours dormir tranquillement dans leur appartement de Villejuif et qu'elle imagine inconsolables à leur réveil, en constatant sa disparition.
La pensée même de leur chagrin lui fait monter les larmes aux yeux.
— Hem ! Hem !
Fora sursaute. Elle a cru entendre le son de quelqu'un qui s'éclaircit la gorge.
Une personne.
Humaine.
Alors, elle jette des regards de tous les côtés, prête à appeler au secours.
Un soupir impatient éclate tout près.
Désormais, le doute n'est plus possible. C'est l'insecte géant qui a émis ce son.
Fora se tourne vers le cafard caparaçonné, toujours suspendu à son fil.
Maintenant qu'elle l'observe un peu plus longuement, elle lui trouve des allures de samouraï. Surtout la tête qui évoque les casques bombés à ornement frontal, qu'elle avait pris pour des antennes.
Quant aux yeux à facettes, ils se transforment lorsque le monstre lève une patte vers sa face et les soulève littéralement de leurs orbites.
Fora en demeure bouche bée.
Il ne s'agissait pas réellement des yeux mais d'une série de jumelles imbriquées les unes dans les autres, comme un mélange entre une longue-vue télescopique et des lunettes d'essai d'ophtalmologie, bardées de verres et de molettes.
Derrière cet équipement barbare apparaissent deux iris émeraude, pailletés d'or, d'une beauté presque surnaturelle.
Fora voit alors deux sourcils parfaitement dessinés se froncer. Puis une voix à l'intérieur de l'armure de cuivre lui parvient, étouffée, courroucée.
— Je vous conseille de me suivre si vous souhaitez survivre.
En même temps, l'inconnu lui tend un bras secourable.
Tout en essayant de ne pas penser à la fameuse réplique de Terminator 2, Fora voit une partie de ses craintes s'évanouir.
Docilement, elle avance la main vers son sauveur qui l'empoigne sans ménagement par le poignet et l'attire à lui.
Fora trébuche et tombe dans les bras du guerrier (c'est son hypothèse la plus plausible), se cognant au plastron de l'armure.
Aussitôt, le chevalier déclenche une descente en rappel, ou son équivalent dans ce monde étrange, et ils chutent tous les deux dans le vide.
Le rat géant, mécontent, bondit, dents en avant.
Fora voit l'animal manquer son coup, à peine un mètre au-dessus d'eux, et refermer ses mâchoires sur le fil auquel ils sont suspendus.
— Il me paraît à propos de vous cramponner fermement.
Fora obéit, malgré sa surprise d'entendre le guerrier tourner des phrases aussi compliquées dans un tel contexte. À peine a-t-elle resserré sa prise sur la taille étrangement fine de son sauveur que la corde cède sous les assauts du rongeur.
Une fois de plus, ses entrailles lui remontent dans la gorge.
Très à l'aise, le chevalier les fait pivoter d'un coup de rein pour se placer en-dessous de Fora. La jeune fille n'en saisit pas vraiment la raison.
Jusqu'à ce qu'ils heurtent le sol, dix mètres plus bas.
L'armure semble encaisser le choc et Fora ne perçoit qu'un gémissement incontrôlable de la part du guerrier quand ses poumons sont comprimés par le poids de sa passagère.
Heureusement, la couche papélaire (elle aime décidément bien ce mot) a amorti le choc.
Cependant, le guerrier la fait basculer sur le côté dans un mouvement fulgurant.
Tourneboulée, Fora comprend qu'il cherche à la protéger du rat qui les a suivis dans leur chute. Celui-ci tombe lourdement, à quelques centimètres de la jambe de l'adolescente.
Mais elle n'est toujours pas au bout de ses émotions.
Le chevalier la saisit au col et l'oblige à se relever. Fora se redresse et court tant bien que mal sur les traces de son sauveur, en ayant l'impression d'évoluer dans de la poudreuse particulièrement profonde.
Tout à coup, elle voit son prédécesseur sauter en avant et s'affaler à plat ventre dans les confettis.
Deux pas plus tard, sa cuisse heurte une barre tendue à l'horizontale. L'objet est heureusement fait d'un matériau souple et le heurt est plus surprenant que douloureux.
Cependant, emportée par son élan, Fora bascule en avant et atterrit…
Dans un livre !
Elle se trouve avec le chevalier sur les pages ouvertes d'un grimoire aux dimensions incroyables. La surface de l'ensemble doit mesurer quatre mètres carrés puisqu'elle supporte sans mal deux passagers.
Le guerrier s'empare d'un énorme signet de fil bleu et en tend un second à Fora.
— Je réitère mon conseil de tantôt, glisse-t-il.
À cet instant, l'énorme ouvrage se met à glisser sur la sciure blanchâtre. Toute la masse de confettis se met en branle et commence à s'écouler vers ce qui ressemble à un maelstrom de papier.
— Vous êtes sûr de vous ? s'écrie Fora.
— Plaît-il ? s'enquiert le chevalier, sans doute gêné par son casque et le vacarme digne d'une chute d'eau qui résonne désormais sous les voûtes de la bibliothèque.
Fora n'a pas le temps de répéter sa question. Elle s'accroche désespérément au marque-page cousu et ferme les yeux tandis que les remous du tourbillon se rapprochent inexorablement.

23 mars 2020

Les Confins. Episode 4

De saisissement, Fora recule, trébuche, bat des mains, et tombe en arrière.
L'image de cet insecte humain suspendu devant elle s'imprime dans ses rétines. La créature est recouverte d'une chitine aux reflets métalliques entièrement articulée.
Puis, Fora s'enfonce dans un nuage de papier floconneux.
La nausée lui noue les entrailles. Plongée dans la couche blanchâtre, elle se retourne sur le ventre et entreprend de ramper avec un manque singulier de grâce.
Heureusement, sa reptation est dissimulée par les amas de confettis.
Elle avance, les yeux, les oreilles, la bouche, les narines emplis d'une pâte cartonnée, mélange de papier et de sueur.
À bout de souffle, elle redresse la tête à la surface, jette un coup d'œil effrayé en arrière et ne voit plus rien.
Elle reprend sa course folle, mi-roulade mi-reptation, comptant déjà deux points de côté sur le même flanc.
Sous l'effet de la terreur, son cerveau fonctionne à toute allure mais pas dans la direction qu'elle souhaiterait. Là, par exemple, elle se demande quelle allure elle doit présenter à un observateur extérieur, puis comment il est possible de souffrir de deux points de côté au même endroit.
Ensuite, elle songe au fait que, d'après une de ses lectures, au hasard d'une déambulation vespérale sur Wikipédia, le point de côté demeure un mystère pour la médecine moderne.
Fora pense enfin que cette douleur abdominale, survenant généralement au cours d'un effort physique, est tout de même moins fatale que le coronavirus baptisé Covid-19 et qu'elle aurait tort de se plaindre.
Cependant, elle n'a pas envie de mourir, ici et maintenant, même au milieu des livres.
Malgré ces réflexions peu en phase avec une fuite coordonnée et efficace, Fora, ou plutôt son corps, parvient à mettre une certaine distance entre elle et le monstre humanoïde.
Elle arrive au pied d'un pilier et s'efforce de grimper.
Ses pieds ripent sur des gorges de livres, cet espace ouvert entre le dos et le plat. Des volumes basculent tandis qu'elle s'élève. Depuis, le cours de gym de M. Lyhus en troisième, elle n'a guère pratiqué l'escalade.
Cependant, les gestes lui reviennent.
Quand elle se colle à la paroi, elle sent son cœur battre à tout rompre dans sa cage thoracique. L'adolescente poursuit sa route, semant des tomes derrière elle, rongée par le remords d'abîmer ces superbes reliures.
Hors d'haleine, elle s'interrompt un instant, arrêtée à environ cinq mètres du sol. La hauteur est difficile à évaluer en raison de l'épaisse couche de neige papélaire.
Elle sait que le mot « papélaire » n'existe pas, évidemment.
Mais elle ne connaît aucun adjectif désignant le papier alors elle s'en invente un.
Comme ça.
De toute façon, cela se passe dans sa tête et personne, pas même son père, ne viendra lui reprocher son barbarisme.
Une fois chassées toutes ces pensées parasites, Fora tente d'apercevoir le monstre qu'elle fuit.
Il n'y en a plus aucune trace.
Ses yeux s'exorbitent pour aller aux limites de son champ de vision. C'est sûr : la chose n'est plus là.
Elle respire un peu mieux.
Elle avale l'air à pleins poumons et l'oxygène la brûle. Usant de ses dernières forces, elle monte quelques mètres supplémentaires et se hisse sur un surplomb, maudissant une fois de plus son élégance en fuite.
Elle s'étale sur le plateau naturel offert par le pilier de craie.
Soudain, elle se fige et son cœur manque une nouvelle systole.
Une ombre se dresse devant elle.
Par chance, avant de choir dans le vide en reculant hors de portée, Fora se rend compte que la silhouette est totalement immobile. Elle se fige et observe l'apparition avec un détachement tout relatif.
Il s'agit en réalité d'une statue grandeur nature, faite d'un matériau étrange, couleur papier mâché.
Elle représente un ange classique, avec des ailes et une longue robe. Cependant, les traits du visage possèdent un caractère extrêmement anguleux et ridé. C'est comme si une momie avait croisé un séraphin.
En examinant plus précisément le visage, elle note que la sculpture, si l'on fait abstraction de sa couleur bistrée, appartient au courant hyperréaliste. L'ange étrange arbore un nez aquilin, des sourcils épais et sévères, des joues hâves et un cou qui rappelle ceux des vautours.
— Beurk ! ne peut s'empêcher de s'exclamer Fora.
Elle a l'impression d'être plongée dans un épisode de Doctor Who écrit par Steven Moffat qui mélangerait « La Bibliothèque des Ombres » (saison 4) et « Le Labyrinthe des Anges » (saison 5, de la 2e série, bien sûr).
Profitant de ce court répit, elle crache les dizaines de confettis qui ont eu l'audace de se coller à sa peau humide de transpiration, ainsi que, plus surprenant, à son palais et à ses gencives.
Il lui reste à comprendre d'où viennent ces statues baroques.
Elle emploie le pluriel car elle devine qu'il en existe d'autres. D'ailleurs, maintenant qu'elle profite de sa vue plongeant sur la bibliothèque, elle remarque plusieurs silhouettes ailées disposées dans des niches, entre des empilements de livres.
Ils forment des sentinelles immobiles et silencieuses.
C'est au moment où Fora se tourne vers l'endroit par où elle pense être arrivée, dans l'espoir de rentrer un jour chez elle, qu'elle perçoit un couinement suivi d'un reniflement.
Elle ravale péniblement sa salive et jette un coup d'œil prudent en arrière.
— Oh non, murmure-t-elle, ça va pas recommencer !

22 mars 2020

Les Confins. Episode 3

Fora n'y voit presque rien et se rattrape maladroitement aux volumes qui forment une sorte d'arche autour d'elle.
Elle songe à l'image de Gaston Lagaffe, enfermé au milieu d'une caverne entièrement composée de livres, heureux. Son père lui avait offert un tee-shirt à son effigie.
Cependant, l'adolescente ne se sent pas rassurée.
Elle a du mal à se maintenir droite. Ses mains glissent sur des dos dont le cuir s'effrite et il monte une odeur de champignons des profondeurs de la faille.
Heureusement, un peu plus loin, le terrain se transforme. Les ouvrages sont disposés plus régulièrement, de manière à former un escalier d'encyclopédies.
Fora hésite à fouler ces beaux tomes. On lui a appris toute petite à respecter les livres.
Elle n'a guère le choix. Et puis, l'excitation l'emporte sur tout le reste.
Presque à tâtons, elle descend les marches une à une en se guidant dans un tunnel de livres, maintenu par une superbe clé de voûte qui a dû être un dictionnaire dans une vie antérieure.
Elle progresse avec précaution tandis que les lueurs des réverbères, encore visibles au loin, s'effacent peu à peu.
Bientôt, elle se trouve dans le noir complet.
Seule sa respiration résonne à ses oreilles, ainsi que le frottement de ses semelles sur les vélins. Pour Fora qui hésite encore à passer au végétarisme, voire au véganisme, le fait de piétiner de la peau morte est particulièrement troublant.
Au fur et à mesure, même la rumeur trouble de la rue avec le bus de nuit qui passe de temps à autre, s'éteint.
Elle est seule dans le noir.
Elle ne panique pas, sans doute à cause de la proximité rassurante des livres. Elle a été dressée à leur trouver toutes les vertus, si bien qu'elle n'imagine pas qu'il puisse lui arriver quoi que ce soit de mauvais en leur présence.
Pourtant l'obscurité totale l'inquiète. Elle se demande combien de temps cet escalier voûté va se prolonger dans les profondeurs. Il va bientôt falloir songer à revenir sur ses pas.
Fora se retourne pour regarder la lueur fantomatique à l'entrée du tunnel.
Soudain, le sol se dérobe sous ses pieds…
Elle pousse un cri, étouffé par les parois de papier, et bascule en avant. Son cœur s'arrête et ses entrailles lui remontent dans la gorge.
C'est la chute libre !
Sous ses mains, qui lui entre dans la bouche, elle sent une sorte de poussière, de sciure sur laquelle elle glisse sans pouvoir se retenir. Elle perd tout repère.
Son seul réflexe consiste à se recroqueviller en position fœtale et à protéger son visage. Cela ressemblerait presque à un toboggan de parc aquatique, sans l'humidité.
« Je vais mourir » est son unique pensée.
Heureusement, avant d'être victime d'une crise cardiaque, elle sent la pente s'infléchir en douceur. Le sol redevient à peu près plat. Fora secoue les pieds et les mains pour se débarrasser de la couche poussiéreuse qui la recouvre.
Essayant d'oublier les battements précipités dans sa poitrine, elle examine l'étrange matériau granulaire dans lequel elle baigne. Ce sont de petits fragments blanchâtres, semblables à des confettis baroques : du papier.
Elle a appris récemment, dans les bonus de la dernière saison de Game of Thrones (elle n'a osé dire à personne qu'elle l'avait aimée), que la neige qui apparaissait à l'écran était en fait une poudre de papier.
Et, en effet, elle a l'impression d'être allongée dans une congère tiède.
Tout à coup, une pensée la frappe : elle y voit !
Redressant la tête, Fora observe les alentours à la recherche d'une source lumineuse et demeure bouche bée, malgré les confettis qui lui collent aux lèvres.
Elle se trouve dans une grotte gigantesque, avec des piliers de basalte étranges qui rendent une clarté douce, comme si la pierre brillait.
Mais ce n'est pas ce qui retient son attention.
Le roc a été taillé partout et, dans les niches sculptées, s'étalent des livres par milliers, non, par millions !
Ils montent à perte de vue dans les hauteurs. En outre, les reliures dorées à l'or fin brillent d'un éclat chaleureux qui lui donne l'impression d'avoir atterri dans l'antre de Smaug.
Un vertige l'étreint.
Le sommet de cette bibliothèque de pierre noire se perd dans l'ombre. Des colonnes cyclopéennes se dressent à intervalles réguliers. Celles-là sont formées de concrétions calcaires blanchâtres.
Ces énormes piliers stalagmitiques, dont les formes évoquent parfois la tour de Pise, sont eux-mêmes chargés de livres.
Fora crache machinalement deux confettis au goût de carton, tournant sur elle-même pour embrasser les lieux du regard.
— La vache !
L'écho de sa voix se répercute sur les monstrueux pilastres, se prolongeant à l'infini, rebondissant de bord en bord. Elle examine le sol qui ressemble à la fin du Stalker de Tarkovski, dans la Zone, avec ses amoncellements blanchâtres, presque arénuleux.
Fascinée, Fora ne sait plus où donner de la tête. Dire qu'un instant plus tôt, elle arpentait l'appartement familial au milieu de sa banlieue rouge en déshérence.
Deux idées s'imposent alors à elle.
D'une part, elle n'a aucune idée de la manière de retourner sur ses pas. La chute a été longue et elle complètement perdu de vue l'escalier par lequel elle est arrivée. Cela lui provoque un petit pincement au niveau du diaphragme.
D'autre part, elle a la brusque certitude de ne plus être seule.
Un léger grincement s'élève dans son dos.
Glacée, le souffle court, elle pivote lentement sur elle-même pour apercevoir un être suspendu à un fil et dont la tête en bas, à la Spiderman, se trouve à la hauteur de la sienne.
Fora a juste le temps d'apercevoir des yeux d'insectes sertis dans une carapace cuivrée avant de se mettre à hurler.

21 mars 2020

Les Confins. Episode 2

Au début, tout semble normal. Ce ne sont que des alignements de livres.
Fora est presque déçue.
Cependant, à mesure que ses yeux s'accommodent à l'obscurité, elle remarque des détails troublants.
D'abord, il n'y a plus trace de l'écran de télévision : le rectangle noir a disparu, comme avalé par les livres.
Puis, Fora note que les ouvrages sont étrangement empilés.
Çà et là, les dos se décalent de façon infime. Cela l'étonne car son père a à cœur de ranger sa bibliothèque avec soin, disposant les volumes par taille et par ordre alphabétique.
Elle l'a même surpris une fois à aligner ses Pléiades avec une règle.
Ils n'ont plus jamais reparlé de ce moment gênant.
En se penchant, Fora comprend ce qui a attiré son attention : les étagères sont manquantes. Les tablettes de bois, les échelles se sont tout simplement évanouies.
Les tomes sont empilés directement les uns sur les autres.
Fora se redresse et soupire. Un début de crampe intercostale la fait grimacer. D'où vient ce phénomène ?
Ce serait dommage qu'elle commence à délirer au bout de seulement quelques jours de confinement. Elle en sourit toute seule mais un pincement dans la poitrine continue de lui rappeler sa peur.
Elle songe qu'il lui est souvent arrivé de rêver de l'appartement
— Je roupille, en fait…
Elle a dû s'endormir en sursaut dans son lit.
Cela fait partie des événements surprenants : elle a beau ne rien faire de ses journées, le soir, elle est fatiguée et s'écroule sur sa couette.
En général, il suffit de se dire qu'on rêve pour pouvoir en sortir et recouvrer le contrôle de ses pensées. Elle inspire profondément et essaie de prendre conscience de son corps, depuis les racines de ses cheveux, jusqu'à ses pieds nus.
Elle sent ses mèches longues peser sur ses épaules et son dos, ses orteils enfoncés dans l'épais tapis oriental et dont la laine moussue lui chatouille les phalanges.
Tout cela est bien trop réel, trop tangible.
Elle sent même un étrange parfum qui lui chatouille les narines, une odeur un peu piquante de papier moisi et de vieux cuir.
— Bon ! se dit-elle à haute voix. Ça ne marche pas.
Elle pourrait se pincer mais elle n'en a pas envie. Cette atmosphère de rêve éveillé lui plaît. Elle a presque peur que cela s'arrête.
Après tout, il ne s'agit nullement d'un cauchemar.
Rien ne l'empêche de prolonger l'expérience, de rester, une fois de plus, suspendue entre deux états.
Alors, tenant toujours le rideau relevé, elle tend la main gauche vers le mur de livres. La pulpe de son index s'aplatit doucement contre le dos d'un livre qu'elle ne connaissait pas. Il est assez gros, épais, courtaud. Le contact est agréable, comme si elle caressait une autre peau.
Soudain, elle ne rencontre plus aucune résistance. Le volume cède sous pression, pourtant légère, de sa main.
— Oh, non !
Le tome s'enfonce comme une brique dans un mur sans mortier. Elle essaie de le rattraper, imaginant le bruit affreux qu'il va produire en tombant.
En une fraction de seconde, elle imagine déjà ses parents debout dans le noir, l'interrogeant sur ses errances nocturnes.
Ou pire : elle se réveille !
Ses gestes sont rapides mais maladroits. En tentant d'agripper le livre en fuite, elle heurte du dos de la main les autres volumes qui l'entourent.
Ils sont si légers ! On dirait des boîtes de chaussures vides. Ils s'effondrent ! Toutes ses tentatives se soldent par un échec total.
Le mur de livre s'effondre à la manière de dominos verticaux.
Fora ferme les yeux, ne voulant pas assister à ce désastre, comme si ses paupières pouvaient atténuer le vacarme d'une bibliothèque écroulée.
La tête rentrée dans les épaules, aveugle, elle attend.
Rien ne vient, à part un léger frottement.
Et puis une brise douce lui effleure le visage.
Après de longues secondes d'attente, elle rouvre les yeux.
Devant elle, le mur s'est fracturé, enfoncé, abattu. Certains livres se sont entassés comme un tas de gravats à l'entrée de l'anfractuosité.
— Bah, merde, alors !
Fora n'en revient pas. Ce tableau est impossible.
Le mur du salon est mitoyen au bureau de son père et il n'est guère épais. Il n'y a aucun espace possible pour accueillir une telle cavité.
Afin d'en avoir le cœur net, Fora contourne la bibliothèque et va jeter un coup d'œil dans le bureau. Elle passe la main sur la paroi. C'est à cet endroit que son père range son vélo d'appartement. Le plâtre est intact, si l'on excepte les traces de pédales vers le bas.
Déconcertée, Fora revient dans le salon.
Le trou est toujours là. Elle sent même un air doux s'en échapper, à l'encontre de toutes les lois de la physique classique et de la géométrie euclidienne, ce qui fait beaucoup.
Une légère sueur baigne maintenant le front de Fora.
Si elle rêve réellement, les choses risquent de devenir intéressantes. Si elle ne rêve pas, eh bien…
Dans les histoires, c'est le moment où le héros hésite avant de se lancer dans l'aventure. Son père lui a déjà exposé ce schéma un nombre incroyable de fois.
Et, en effet, Fora hésite.
Elle demeure là un moment, dressée devant cette bouche d'ombre qui semble l'appeler. Il s'élève de ces profondeurs obscures une sorte de murmure que Fora perçoit quand elle tend l'oreille.
Bon, elle ne va pas rester là cent sept ans.
On n'a pas souvent l'occasion d'explorer son propre appartement et d'y découvrir des lieux inédits.
Cependant, comme Fora est une fille pratique, elle va chercher ses baskets dans l'entrée. Elle retraverse la pièce sur la pointe des pieds afin de ne pas faire de traces sur le précieux tapis.
Avalant sa salive, elle inspire et enjambe le tas de livres pour pénétrer dans la faille ténébreuse.

20 mars 2020

Les Confins. Episode 1

Le confinement a débuté le mardi 17 mars. On est le vendredi.
Mais Fora a l'impression qu'il a commencé bien plus tôt. Des années auparavant.
Pourtant, elle n'est pas à plaindre. Ses deux parents sont en télétravail, ils sont à la maison, dans le grand appartement de près de cent mètres carrés qu'ils partagent à Villejuif, loin des logements sociaux. Il y a de la place, des plantes vertes, du parquet par terre, des tapis, des bibliothèques dans chaque pièce. Chacun a sa chambre pour travailler.
Même les voisins du dessus, qui aiment bien faire l'amour bruyamment et écouter du Adele tout aussi bruyamment le samedi à dix heures pile, au moment où ils se lèvent, même ceux-là les laissent tranquilles puisqu'ils ont foutu le camp à la campagne, malgré les consignes.
Ce doit être les mêmes qui ont voté pour qu'on économise sur les budgets des hôpitaux, qui trouvent que les migrants pourraient défendre leur patrie un peu plus au péril de leur vie et que les gens ne sortent pas assez de leur zone de confort.
Fora déteste cette expression.
Elle a le sentiment d'habiter depuis toujours dans une zone d'inconfort que son père appelle le « syndrome du cul entre deux chaises ».
Ce n'est pas grand-chose. Pas une dépression, pas une souffrance atroce. Un léger décalage avec le reste du monde.
Elle se sent trop vieille pour ses camarades du lycée, trop jeune pour ses parents et les adultes en général. L'adolescence, c'est l'entre-deux permanent. Elle aimerait être encore la petite fille de ses parents, alors que son corps lui rappelle qu'elle est une femme en devenir et que les regards sur elle ont changé. Des regards désirants, un peu sales, un peu moites.
La banlieue possède le même caractère de césure. Ce n'est ni la métropole, ni la province. Un truc perdu au milieu.
Bien sûr, son père ricane quand elle lui en parle. Il la surnomme « la princesse au petit pois ». Il est écrivain, alors il n'est pas avare de références littéraires et d'expressions choisies. Lui, il est heureux au milieu des livres du salon.
Sa mère, elle, ne tient pas à place. Elle aimerait être dehors, à faire son boulot de flic.
— Les Gilets Jaunes peuvent bien attendre un mois avant de se faire arracher une autre main ou un second œil, dit son père à sa mère.
Cela ne la fait pas rire.
Fora les regarde se tourner autour comme deux fauves dans une cage du zoo. Elle ignore s'ils s'aiment encore. Elle voit leur complicité, leur tendresse, leur lassitude aussi, leur usure.
Quand elle se tourne vers la fenêtre, elle voit au loin les gens dans la rue qui semblent agir comme ils le font d'habitude, comme si de rien n'était.
Non, ce n'est pas vrai.
Il y en a même qui sortent plus qu'avant. Ce monsieur barbu n'a jamais autant promené son chien, ce gamin n'a jamais autant fait de trottinette, cette mamie n'a jamais autant fait de courses.
Fora méprise leur égoïsme et envie leur bêtise insouciante.
Le soir, à vingt heures, elle ne se joint pas aux acclamations à la fenêtre pour remercier les personnels soignants. Parce qu'elle a honte de ne rien faire d'autre que de rester planquée chez elle. Parce que le geste d'applaudir face à la maladie est tellement dérisoire, alors qu'il lui donne des frissons malgré elle.
Le plus étrange pour elle, ce sont tous ces gens qui craignent la solitude et l'ennui.
Fora est bien toute seule. Elle est tranquille. Elle ne s'ennuie pas. Ce serait un comble avec toutes les plates-formes de streaming, les réseaux sociaux et les sites d'hébergements de vidéos. Sans parler des milliers de livres qui trônent dans le salon. Et les devoirs envoyés frénétiquement par les enseignants qui ont sans doute peur de ne plus exister sans leurs élèves.
À certains moments, elle erre dans l'appartement, juste pour le plaisir de déambuler.
Ce soir, par exemple, quand ses parents sont couchés, elle se relève.
Elle goûte la nuit. La fraîcheur qui entre par la fenêtre ouverte.
Au loin passe la lueur de gyrophares qui teintent les murs d'un bleu froid. La police municipale vérifie que les gens sont rentrés chez eux. Et les infirmières, les médecins, les livreurs, les ouvriers, les postiers, les caissières, les sans-logis ? Où sont-ils ? Est-ce qu'ils sont allés partager leur virus avec ceux qu'ils aiment ?
Fora frisonne.
Elle referme la fenêtre. Un courant d'air agite le rideau blanc qui dissimule une partie de la bibliothèque. C'est l'endroit où se trouve l'écran de télévision que l'on cache par coquetterie.
Pourtant, cette fois, dans la pénombre du soir, les lueurs troubles des lampadaires, elle a l'impression qu'une masse noire a remplacé la bibliothèque. C'est sans doute une illusion d'optique.
Un frisson lui remonte le long de l'échine. Bizarre.
Elle sait que, partout dans le monde, des gens meurent de la pandémie. Sont-ce déjà les fantômes qui viennent hanter les vivants ? La tenture prend des allures de linceul.
Inspirant profondément, Fora s'approche.
Normalement, les revenants devraient se venger de ceux qui continuent à sortir au parc, à organiser des barbecues, à se claquer la bise, à se masser aux marchés. Fora, elle, n'est sortie qu'une demi-heure en trois jours pour acheter des fruits. Il y a sûrement de meilleures cibles pour les vengeances spectrales.
Alors pourquoi cette angoisse qui lui serre la gorge ? Elle n'a rien à se reprocher après tout.
Maudissant sa peur ridicule, elle avance vers le rideau, toujours agité par un mouvement infime. Sa main se tend vers le coton immaculé, qui paraît presque fluorescent dans le noir.
Ses doigts effleurent le tissu froissé, presque granuleux. Le cœur battant à ses tempes, elle soulève le rideau au moment où les feux arrière d'une voiture en bas de la rue colorent le textile d'un rouge sanguinolent.