5 avril 2020

Les Confins. Episode 17

— Il n'y a aucune chance pour que ce soit des potes à vous sous ces carapaces ? Genre des Chevaliers d'Argent ?
Fora, figée, observe à la dérobée les créatures qui l'entourent.
Elles sont écrasées et sans ailes. Leur tête est affublée de deux longues antennes minces. Leur corps, large au début, se rétrécit vers la queue à la manière d'une carotte. Mais une carotte aplatie et couvertes d'écailles argentées.
Non, il n'y a aucune chance de loger un être humain là-dedans.
— Approchez, répète Elinor d'une voix tendue. Les poissons d'argent dévorent le papier. Ils ne s'attaquent pas à nous !
— Vous en êtes sûre ? Vous m'aviez dit la même chose pour les surmulots…
— Avancez vers moi et nous n'aurons pas à le savoir.
Fora essaie de faire un pas en avant mais la peur lui lie les jambes. Elle a les jambes en fromage blanc.
— Avouez que ça vous plaît de me sauver à chaque fois. Avec vous, je suis toujours une petite chose en détresse…
Elinor fronce les sourcils.
Elle semble comprendre que Fora a besoin de parler pour se rassurer et se secouer de sa torpeur. Parler pour oublier les trois insectes géants qui sont postés autour d'elle, immobiles.
— Vous vous trompez, reprend la sorcière, le bras toujours tendu. Quand nous sommes tombées dans l'océan, c'est vous qui m'avez empêchée de me noyer.
Fora s'éclaire malgré elle :
— C'est vrai ! J'avais oublié.
— Peut-être parce que vous avez tenté d'abuser de la situation…
L'adolescente sent son visage s'incendier.
— Pas du tout ! se défend-telle. J'ai fait un stage de secourisme en Troisième et… Oh, et puis je n'ai pas à me justifier devant vous.
La conversation lui a redonné de la vigueur. Fora lève un pied et le repose deux centimètres plus loin.
Frémissement chez les poissons d'argent.
Fora se pétrifie.
Son regard glisse sur les monstres. Elle compte trois paires de pattes. Au moins, ce sont techniquement des insectes. Cette pensée la réconforte. Il faut toujours avoir le mot juste qui donne un peu l'impression de maîtriser le réel.
— Qu'est-ce qu'ils me veulent ? demande-t-elle.
— Je ne vous mentirai pas, répond Elinor. Je n'en ai pas la moindre idée.
— J'ai l'impression que vous ne connaissez pas si bien votre monde que ça…
Elinor lève les yeux au ciel, agacée.
— J'ai rarement connu quelqu'un d'aussi exaspérant que vous ! soupire-t-elle. Depuis que vous êtes apparue dans ma vie, tout est bouleversé.
— Je prends ça comme un compliment…
— Cela n'en était pas un, corrige aussitôt Elinor.
— Mais si !
La sorcière renonce à débattre.
— À présent, progressez dans ma direction.
— Je n'y arrive pas ! J'ai la trouille ! Il y a des insectes comme ça chez moi mais ils ne mesurent qu'un centimètre et demi !
La sorcière prend une longue inspiration pour se forcer au calme.
— Nous ne sommes séparées que par trois mètres. Il vous suffit de prendre votre élan et de bondir jusqu'à moi. Je ferai décoller le Gigax et nous irons ailleurs.
Fora hausse les épaules.
— Je suis fatiguée, Dame Elinor. Dans la vie, je suis juste une terminale discrète et effacée. Je ne suis pas du genre à affronter des insectes géants à mains nues. Ni des robots. C'est une erreur de casting.
Elle secoue la tête.
— J'ai envie que ça finisse. Vous feriez mieux de me laisser ici. De toute façon, vous n'attendiez que de vous débarrasser de moi, non ?
Elinor lui lance un regard indéfinissable.
Fora soutient l'éclat émeraude de ses yeux. Elle aimerait que ces iris restent toujours fixés sur elle.
— Vous extravaguez, s'emporte la sorcière. Et puis cessez avec ce titre de Dame : appelez-moi simplement Elinor.
L'adolescente se redresse, revigorée.
— C'est d'accord. Je vais sauter, Eli...
Elle ne peut achever.
Comme si ses mots avaient consisté un signal, les insectes argentés se mettent en branle. Ils se dandinent un peu à la manière des poissons, tout en étant d'une redoutable vivacité.
En moins d'une seconde, ils sont sur elle.
— Fora ! s'écrie Elinor.
Au moins, elle aura la satisfaction d'être appelée par son prénom. Peut-être pour la première fois.
Les antennes viennent gifler les flancs de la jeune femme qui se sent tirée dans tous les sens. Les monstres lui montent dessus usant de toutes leurs forces pour l'attirer dans la mer.
Tétanisée, Fora n'ose se défendre, ou même se débattre.
Elle voit des désordres de pattes, de soies, d'écailles blanchâtres qui grouillent autour d'elle. Au milieu de cette agitation, elle distingue Elinor qui tiré son épée de bois et qui s'attaque violemment aux poissons d'argent.
Cependant, ils forment peu à peu une paroi impénétrable derrière leurs carapaces chitineuses.
Le regard vert disparaît.
— Fora ! hurle encore Elinor.
Sa voix est étouffée par les fourmillements. L'adolescente se sent emportée. Son corps ne lui appartient plus.
Elle est traînée en arrière, perdant le sens de l'orientation. Soudain, elle est couverte de boulettes de papier qui achèvent de la dérouter. Elle est tombée dans l'océan papélaire.
Tout s'obscurcit.
Ils s'enfoncent. Elle en est sûre. Ou presque.
Elle perd également la notion du temps. Elle n'est plus qu'une chair ballotée au hasard.
Ils ont sûrement atteint des couches plus profondes car ce sont maintenant les confettis qui la recouvrent. Fora n'y voit plus rien, ne sent plus rien.
Elle s'abîme.
Alors, pour éviter d'affronter la terreur qui lui tord les entrailles, après mûre réflexion, elle accepte de s'évanouir.

4 avril 2020

Les Confins. Episode 16

Au tout dernier moment, Elinor pousse un cri rageur et tire brutalement sur les rênes.
Le Gigax vire de bord si vite que Fora entend presque des bruits de dérapage. D'ailleurs, le vent créé par le livre couche plusieurs automates qui tombent avec lourdeur.
Elles reprennent de l'altitude.
Fora n'a pas lâché sa compagne. Elle se sent un peu mieux.
— J'espère que tu n'as pas fait tout ça pour m'impressionner, lâche-t-elle, soulagée.
Elle se rend compte aussitôt qu'elle vient de tutoyer la sorcière qui les conduit à l'opposé de l'ennemi.
— Je voulais dire : « vous », corrige-t-elle aussitôt.
— Tout cela est votre faute, réplique alors Elinor d'un ton cassant.
— Ma faute ?
Le Gigax s'élève dans les airs, dépasse à présent la tourelle d'où elles sont parties. Les hauts édifices de Pardamone défilent sous le grimoire en sifflant. Les pointes de certaines flèches menacent d'en déchirer les pages tant Elinor les frôle de près.
Finalement, elles parviennent à la verticale de l'océan papélaire. Le sifflement se transforme en un murmure de papier froissé avec lenteur.
Fora parvient alors à desserrer la mâchoire. Une grande colère monte en elle.
— Ma faute ? répète-t-elle, furieuse. C'est pas moi qui ai amené ces Braquemarts à l'entrée de la cité.
— Les Jacquemarts, corrige Elinor, impitoyable.
— On s'en fout ! J'en ai marre de votre attitude. Depuis le début, vous m'en voulez d'être là ? Vous me tirez une tronche pas possible ! Vous m'accusez de tous les problèmes ! Comme si j'avais demandé à être là ! Je suis juste paumée, moi. Je ne demande qu'à rentrer chez moi ! Et vous, quand on vous ordonne de me ramener, qu'est-ce que vous faites ? Vous foncez sur des robots chelous en risquant nos vies à toutes les deux pour rien ! Vous pensiez vraiment que vous alliez les avoir à vous toute seule ? À moins que ce ne soit juste pour me flanquer la trouille ! Eh bien, c'est réussi ! Et vous devriez avoir honte ! Merde, à la fin !
Pendant un instant, le silence se fait. On n'entend plus que le frémissement des vagues en contrebas qui semblent chuchoter des secrets.
Puis, comme Elinor reste sans réaction, Fora est obligée de prononcer la phrase qui vient ruiner toute sa belle tirade :
— Et en plus, j'ai envie de faire pipi…
— Vous plaisantez ? s'étonne enfin Elinor.
— C'est à cause du thé vert, là ! Je n'allais pas refuser de le boire mais ça m'envoie aux toilettes direct !
— Eh bien, il va falloir vous armer de patience.
— Ah, non. Ce n'est plus une question de patience maintenant, mais de secondes.
Fora ajoute perfidement :
— Vous ne voudriez pas que je me soulage sur les Œuvres complètes de Lucien de Sarasate…
— Samosate ! rectifie Elinor. Comme la cité de Commagène, pas comme le musicien espagnol.
— Est-ce que la précision a l'air de m'intéresser, là, maintenant ?
Cette dispute met finalement du baume au cœur de l'adolescente. Elle en avait assez d'être rudoyée sans pouvoir se défendre.
Et puis, elle se demande vraiment pourquoi Elinor lui souffle ainsi le chaud et le froid, rapportant ses jeux de mots d'un côté, et la rabaissant de l'autre.
Soudain, le Gigax oblique sur le côté et modifie sa course.
Au loin, Fora aperçoit une sorte d'îlot rocheux qui dépasse de l'océan. Elle reconnaît les restes d'un pilier de basalte qui aurait été abattu et rongé par l'érosion jusqu'au pied.
Il brille au milieu des vagues phosphorescentes.
— Vous pourrez y effectuer votre miction, déclare Elinor.
— Hein ? Mais il n'y a aucun endroit pour se planquer !
— Je vous ai déjà vu dénudée.
— Oui mais pas en train de pisser ! En plus, ces rochers sont lumineux. Mes fesses vont être sous les feux de la rampe !
— Il n'y a pas moyen de faire autrement. Ce sont des protozoaires bioluminescents qui vivent dans la roche qui procurent toute la lumière de la Cryptobibliothèque. On ne peut leur demander de partir.
Le ton de la sorcière s'est légèrement radouci. Elle pose sans heurt le Gigax sur le récif. Fora saute aussitôt à terre.
— Tournez-vous !
— Croyez-vous réellement que j'aie envie d'assister à pareil spectacle ?
Fora continue de bouillir. Cette mijaurée de sorcière l'énerve au plus haut point.
L'adolescente se rend à l'autre bout de l'îlot, c'est-à-dire à trois mètres du Gigax, et s'installe pour faire sa petite affaire en se disant qu'on évoque rarement les moments où les personnages doivent uriner dans les livres. Ici, cela revient même à uriner sur les livres.
— Parlez-moi un peu, sinon, je ne vais pas y arriver…
À côté du grimoire, après avoir ôté son casque, Elinor s'est tournée vers le large et croise les bras.
— Je suis désolée, dit-elle, sombre.
Accroupie, son jean sur les chevilles, Fora manque tomber en entendant cet énoncé.
— Vous êtes… désolée ? demande-t-elle, incrédule.
— Je me suis montrée injuste avec vous. Rien de tout cela n'est votre faute. Simplement, avec la florule, nous somme sur le pied de guerre.
En s'efforçant de contrôler son jet pour ne pas tacher son pantalon tout blanc, Fora prend le temps d'interroger son interlocutrice :
— Je ne comprends rien à ce que vous dites. Qu'est-ce que c'est, la florule ?
— Il s'agit d'une maladie qui touche les livres. C'est la forme que prend le virus chez nous. Comme vous êtes extérieure à la Cryptobibliothèque, vous pourriez être un vecteur de contamination. Involontairement, bien sûr.
— Mais vous avez l'air d'avoir tout le matériel nécessaire pour décontaminer, non ?
Fora trouve avec bonheur une boulette de papier un peu large à portée de main. La page blanchie est extraite d'un vieux numéro de Valeurs actuelles. Au moins, elle pourra l'utiliser sans remords.
— L'affaire est plus complexe que vous ne l'imaginez, poursuit Elinor. La florule s'attaque à tout ce qui est papier. Elle pourrait abîmer les barrières qui nous séparent des Confins.
Fora se redresse et se reculotte, allégée. On ne la reprendra plus à boire du thé vert. Cependant, elle regrette de ne pas avoir eu le temps de goûter les cookies de la Grise-Moire.
— J'ai faim, avoue-t-elle piteusement.
Elinor se retourne. Cette fois, elle sourit.
— Vous…, commence-t-elle.
Mais son sourire disparaît soudain et son visage exprime une haine féroce. Fora ne comprend pas.
— Venez vers moi ! intime la sorcière en tendant la main.
Fora recule, effrayée par l'éclat qu'elle lit dans les yeux verts.
— Pourquoi ?
— Approchez ! Les poissons d'argent !
— Les quoi ?
Tout à coup, elle perçoit un bruit, tout près. Lentement, sa tête pivote pour voir d'horribles insectes blanchâtres qui l'entourent. Bien sûr, ils sont gigantesques.

3 avril 2020

Les Confins. Episode 15

En voyant ces êtres avancer de leur pas mécanique, Fora tremble. Ils ont l'air maladroits mais leurs marteaux de guerre sont impressionnants. Leurs pas de métal résonnent jusque dans les murs de la cité.
Prise d'une irrésistible envie de fuir, la jeune femme observe autour d'elle.
Il n'y a rien au sommet de cette tour à part un livre gigantesque, plus grand encore le Gigax d'Elinor. Il repose, ouvert, sur une poutre. Un escalier a même été disposé à côté pour voir monter dessus.
— On y va ?
La sorcière continue de fixer l'ennemi au loin, immobile. Après un instant, elle se détourne et grimpe d'un bond sur le Gigax de la Grise-Moire. On dirait un cowboy enfourchant son destrier.
Se sentant un peu minable, Fora emprunte les marches d'accès.
Cette fois, elle va s'asseoir sur le dos du livre, derrière Elinor. Les nerfs de cuir forment l'emplacement d'une selle.
Tout en prenant place, elle ne peut s'empêcher de lire les titre et auteur du livre : Lucien de Samosate, Œuvres complètes.
— Son ouvrage de prédilection, précise Elinor.
Alors, attrapant les signets comme deux rênes, la sorcière les tire vigoureusement en arrière et le Gigax décolle aussitôt. Fora a l'impression d'être le Prince de Motordu perché sur une toiture de course.
Le vent soulève ses cheveux et elle doit plisser les yeux pour ne pas être aveuglée.
À peine élevé dans les airs, le Gigax pique du nez.
— Vous êtes sûre que c'est le bon chemin ? bafouille Fora.
Elinor ne répond pas. Elle se dirige vers le pied de la tour à une allure démentielle. Prise de panique, Fora passe ses bras autour de la taille de la sorcière sans être rassurée pour autant.
Son cœur bat même plus fort.
Elle ferme les yeux et se concentre sur le contact de l'armure de métal qui tiédit sous son étreinte.
Enfin, Elinor redresse la trajectoire et Fora sent tous ses organes se réorganiser dans son abdomen.
— C'était vraiment obligé ?
Elinor demeure muette. Elle passe les deux marque-pages dans sa main gauche et dégaine une arme que Fora n'avait pas encore remarquée. Il s'agit d'une longue baguette de bois.
Mais elle ne ressemble pas à celles de Harry Potter (cela poserait sûrement des problèmes de droits). Elle s'apparente plutôt à une épée effilée ou un calame.
Relevant la tête, Fora se rend compte qu'elles foncent droit sur les Jacquemarts.
— J'avais pas compris le plan comme ça, grince-t-elle.
Elinor ne réagit toujours pas. Le bras levé, elle descend sur les automates qui se rapprochent bien trop au goût de Fora.
De près, ils sont encore plus effrayants avec leurs bouches ouvertes.
Leur chant arrive comme un mur sonique. Elle en ressent des vibrations dans la poitrine, comme les basses dans les concerts.
— On dirait de l'italien, non ?
Elle ne peut rien ajouter. Elinor vole en rase-motte.
Une fois à hauteur des Jacquemarts, elle assène un grand coup de calame. Un horrible jaillissement noir s'écoule de leur torse ouvert.
Des gouttes viennent consteller les pages des arbres.
À demi rassurée, Fora constate qu'il s'agit d'encre. Cela lui permet de lutter contre la nausée qui la prenait.
Le Gigax frôle le faîte des arbres et les feuilles murmurent à son passage.
Fora ne parvient plus à parler. Cette violence l'effraie, même s'il s'agit d'êtres mécaniques. Cette giclée était bien trop réelle.
Elle ravale la salive qui envahit sa bouche en espérant que la sorcière ne va pas refaire un tour. Elle risque de les faire tuer.
Le Gigax remonte dans les airs et vire de bord pour effectuer un demi-tour.
— Oh, non ! gémit Fora. Pitié !
Ses cuisses se serrent convulsivement sur la reliure, au point que les reliefs de la couverture lui blessent la peau. Elle a même l'impression que le cuir est redevenu vivant et remue sous elle.
Horrifiée, elle penche la tête et remarque que le titre a changé. Le nom d'auteur est à présent : Grise-Moire.
Quant au titre, il s'est considérablement allongé puisque Fora déchiffre : Golden Leader, vous avez une mission !
— Vous avez vu ? demande alors Fora, pleine d'espoir, à la sorcière.
Pour appuyer son propos, elle lui lit le nouvel intitulé.
Elinor ne régit pas et garde le cap.
Elle redescend en piqué sur les Jacquemarts.
— Je vais vomir, menace Fora.
Le Gigax ne ralentit pas. Il replonge toujours vers l'orée de la forêt. De nouveau, un fourmillement se fait sentir à l'intérieur de la cuisse droite de Fora.
Le nom n'a pas changé mais le titre est encore nouveau. Elle lit à haute voix en ayant l'impression d'entendre le timbre gouailleur de la Grise-Moire :
Maintenant on arrête les conneries !
Fora se dit qu'un titre pareil ferait sûrement fureur en librairie, du côté des essais sur l'écologie.
Pourtant, elles tombent toujours. L'adolescente se force à respirer par le ventre mais ce n'est pas facile avec l'armure de sa compagne qui la bloque.
Le Gigax descend.
Les bouches béantes des Jaquemarts semblent prêtes à les avaler. Leur chant est assourdissant. Elle reconnait enfin l'œuvre : il s'agit du chœur des esclaves de Nabucco. Un classique. Il y a pire accompagnement musical pour mourir.
— Bon, je suis contente de t'avoir connue, murmure Fora, résignée, à l'oreille d'Elinor.

2 avril 2020

Les Confins. Episode 14

La porte s'ouvre à la volée laissant apparaître l'élève nommée Nawal. Elle est livide, presque autant que le kimono dont elle est vêtue. Une longue tresse noire retombe devant son épaule gauche. Son regard est terrifié.
— Désolée, je venais vous rapporter le Genette et j'ai vu les Jacquemarts au loin.
La Grise-Moire recommence à se mordre l'intérieur des lèvres. Ses yeux se plissent sous l'effet d'une profonde réflexion. Son silence dure plusieurs secondes.
— Combien ?
— Une dizaine, peut-être.
Fora comprend de moins en moins ce qui se passe. Qui sont ces Jacquemarts qui plongent les sorcières dans un tel état de peur ? Cependant, elle n'ose rien demander, sentant que ce n'est pas le moment d'intervenir.
La Grise-Moire semble avoir pris sa décision.
— Rassemble les filles dans les salles de classe avec les professeures. On va se la jouer « Attentat-intrusion ». Que tout le monde prépare les livres. J'arrive bientôt.
Nawal hoche la tête et repart, un peu rassérénée par le calme de son enseignante.
La Grise-Moire se lève et pose sa tasse de thé.
— Suivez-moi, Fora du « monde réel ».
Fora ne répond pas à la pique. Les deux femmes s'engouffrent dans le couloir. La Grise-Moire marche à grands pas et les pans de sa robe claquent à chaque foulée.
Soudain, la sorcière s'arrête au milieu du corridor, devant une fenêtre, et se penche avec un gémissement.
— Ah, oh ! s'exclame-t-elle. Mes vertèbres, c'est des pots de yaourts superposés.
Elle se redresse pourtant, brandissant un livre de poche dont Fora peut déchiffrer le titre (Figures III) et l'auteur (Gérard Genette).
— Nawal a dû le laisser tomber en voyant arriver les Jacquemarts. Une erreur de débutante… On n'abandonne jamais un livre derrière soi. Surtout un Genette.
— C'est bien ? demande Fora pour être polie, n'ayant pas été convaincue par l'intitulé de l'ouvrage.
— Genette ? C'est notre rock star de la narratologie !
Sur ces mots, livre en main, elles reprennent leur marche rapide et parviennent rapidement devant une nouvelle porte, juste au moment où Fora allait trouver le courage d'interroger la sorcière en chef sur les Jacquemarts.
Le battant s'ouvre à toute volée, même si la jeune femme a l'impression que personne n'y a touché.
Une salle se dessine, entièrement décorée d'armures sur des présentoirs. Elinor se tient debout au milieu d'une foule d'autres jeunes femmes, visiblement en train de leur raconter une anecdote :
— À cet instant, elle me rétorque du tac-au-tac : « Et moi, je ne suis pas du latin » !
Fora reconnaît sa réplique et rougit, à la fois fière et embarrassée. Quelques rires résonnent mais, rapidement, les regards se tournent vers la Grise-Moire.
Surprise, Elinor regarde par-dessus son épaule. Fora prend le feu vert de ses yeux en plein cœur. Elle a même le réflexe de vérifier si Auriane se trouve dans la salle d'armes.
— Les Jacquemarts sont là, déclare posément la Grise-Moire d'un ton neutre.
— Si tôt ? s'exclame Elinor.
— Je pense qu'il ne s'agit que de quelques éclaireurs. On n'en est pas encore au Gouffre de Helm. Cependant, on ne va rien négliger.
Aussitôt Elinor entreprend d'enfiler son casque mais la Grise-Moire l'interrompt d'un geste.
— Nawal va mener l'assaut.
La stupéfaction se lit sur les traits de la sorcière.
— Elle n'a pourtant jamais commandé face aux Jacquemarts !
— Justement. Elle va faire ses armes maintenant. On ne commence pas par le grand bain quand on apprend à nager. Et puis, j'ai besoin de ma petite samouraï pour une autre mission.
Elinor se raidit et serre les dents. Elle attend.
— Tu vas raccompagner Fora chez elle.
La sorcière veut protester mais la Grise-Moire ajoute avec un éclat rieur au fond de l'œil :
— Prends mon Gigax.
Elinor réprime difficilement un sourire radieux. Il lui faut un court instant pour se reprendre et demander plus sérieusement :
— Est-ce donc ainsi que nous les nommerons désormais ?
— J'en ai bien peur.
La Grise-Moire se tourne vers les autres sorcières en armure.
— Venez avec moi. On a du Jacquemart à concasser.
La troupe s'équipe dans un fracas de métal et quitte la salle dans un bourdonnement impressionnant.
Fora et Elinor demeurent seules face à face. Sur le visage de la sorcière, le sourire s'est évanoui depuis longtemps. Elle enfile son heaume et part sans un mot.
Fora la suit après quelques secondes d'étonnement. Elle est obligée de courir pour la rattraper dans le couloir, dans la direction opposée à celle des autres sorcières.
— On va où ? s'essouffle Fora.
— Nous allons rejoindre une bibliothèque et je vous renverrai chez vous.
— Bon débarras, n'est-ce pas ? fait amèrement l'adolescente.
Elinor poursuit sa route sans rien ajouter, toujours pressée. Elle monte les marches d'un escalier en colimaçon qui monte dans une petite tour.
Fora lutte contre un nouveau point de côté. Elle n'a jamais fait autant d'exercice physique depuis le confinement. Non, même depuis des années.
Les poumons en feu, elle s'agrippe aux pierres qui saillent sur les côtés, en fait des livres minuscules qui forment la paroi intérieure de la tour.
Elle finit par aboutir au sommet.
Le sang qui lui bat sur les tempes est à la mesure de sa colère. Elle en a assez du traitement que lui inflige Elinor. Elle voit rouge.
— Je suis un boulet pour vous, non ? Depuis le début.
— Je n'aurais pas su mieux l'exprimer, réplique la sorcière, la voix de nouveau étouffée par son heaume.
— Eh bien, je…
Fora ne peut achever la réplique acerbe qu'elle préparait (en fait, elle a commencé sa phrase sous une brusque impulsion de colère sans savoir ce qu'elle allait dire).
Tout à coup, des chœurs lents, graves, terribles, s'élèvent dans le lointain.
Du haut de la tourelle, la plus haute de la cité avec son parapet crénelé, Fora aperçoit, à l'opposé de l'océan papélaire, des sortes de forêts étranges dont les feuilles semblent des pages blanches.
Et là, sortant à la lisière des bois, apparaissent des dizaines d'automates métalliques, au bronze vert-de-gris, coiffés de casques de conquistador, armés de lourdes masses.
Leurs bouches immobiles, béantes, exhalent ce chant à glacer le sang.
— Les Jacquemarts, murmure Elinor d'une voix blanche. Ils sont si nombreux…

1 avril 2020

Les Confins. Episode 13

Fora emboîte le pas à la Grise-Moire qui part à foulées rapides. Quand sa robe se soulève un peu, on aperçoit ses Doc Martens coquées noires.
Décidément, Fora n'en finit pas d'être surprise par ce qu'elle découvre dans les tréfonds de la bibliothèque familiale. Elle se demande à nouveau si ses parents étaient au courant qu'un tel passage existait.
Après avoir arpenté le corridor, la Grise-Moire s'arrête devant une autre porte qu'elle ouvre d'un geste vif.
— Refermez derrière vous, je vous prie.
Fora découvre un grand bureau encombré de livres. Elle reconnaît notamment de nombreux ouvrages de la collection Budé avec leurs dos jaunes pour le grec et rouge pour le latin.
Les murs sont faits de feuilles de papier, comme dans les maisons japonaises.
D'ailleurs, la Grise-Moire tire un panneau et dévoile une seconde pièce dans laquelle trône un ordinateur de gamer avec des lumières violettes, un immense écran, un casque sans fil agrémenté d'un micro et d'un clavier ergonomique qui brille des mêmes lueurs mauves.
— C'est mon petit jardin secret, hu hu !
Elle laisse échapper un rire de petite fille espiègle.
— Vous avez l'électricité ici ? s'étonne Fora.
— Bien sûr ! On n'est pas à Poudlard. On ne fait pas comme si la modernité n'était jamais arrivée et qu'on était toujours au XIXe siècle. Parce que, eux, c'est la sorcellerie version amish… J'ai même réussi à chopper Netflix, ajoute-t-elle d'un ton plus bas.
Elle pose une main solennelle (en fait deux doigts seulement de contact) sur le bras de la jeune femme.
— Mais ne le dites pas à Elinor, hein ? Elle me lancerait des grenades.
Sans attendre, dans un mouvement de balancier de sa longue chevelure, elle repart dans les tréfonds de son antre, fouille dans un tas hétéroclite d'objets difficiles à identifier et revient avec une bouilloire électrique qui semble à demi rongée par le tartre.
— Où j'ai mis mon thé vert ? Racontez–moi un peu d'où vous venez pendant que je cherche…
Fora, mise à l'aise par le comportement de la Grise-Moire, s'entend relater toutes ses aventures depuis qu'elle a tiré le rideau de la bibliothèque dans l'appartement de ses parents.
Les mots lui viennent aisément et elle débite son histoire, reprenant à peine son souffle pour décrire son sauvetage par Dame Elinor.
— Dame Elinor ? Eh bien, elle ne se mouche pas du coude, ma petite samouraï. Vous savez, Elinor tout court, ça suffira. Ah !
La Grise-Moire revient, brandissant triomphalement une boîte de thé en métal. Elle branche ensuite sa machine sur une prise à peine discernable dans le mur.
Rapidement, l'eau se met à grommeler.
La Grise-Moire achève la préparation du thé et s'assoit avec un soupir dans sa chaise gaming inspirée des sièges baquet des voitures de course.
— Ah ! Mon dos ! soupire-t-elle. Bien, je vais essayer d'éclairer votre lanterne. Voyez-vous, la sorcellerie possède une longue histoire, principalement féminine, ce qui explique que nous soyons des femmes en très grande majorité. Je vous la fais courte : la sorcellerie était d'abord orientée vers la médecine. Mais quand les hommes — hou, le vilain patriarcat ! — ont voulu reprendre la main sur le savoir médical, à la Renaissance, les sorcières ont été diabolisées et pourchassées. Le Malleus Maleficarum, traité de chasse aux sorcières, est publié en 1487. S'ensuit une véritable traque avec tortures, bûchers, noyades et tout le tralala.
La Grise-Moire sirote son thé ; Fora l'imite en regrettant son cacao du matin.
— Bref, c'est un sale temps pour nous. Nous avons dû nous replier sur d'autres secteurs du savoir. Or, en 1455, une invention n'était pas passé inaperçue : c'est la date de publication de la Bible de Gutenberg grâce à l'imprimerie. Du coup, les sorcières ont abandonné la médecine, du moins en apparence, et se sont consacrées aux livres. Cela explique la manière dont les femmes se sont emparées peu à peu de l'écriture et de la lecture.
Après une nouvelle gorgée de thé vert, la Grise-Moire poursuit. Fora est suspendue à ses lèvres.
— Je disais un peu plus tôt que cette reconversion forcée ne s'était faite qu'en apparence. Car nous n'avons pas abandonné la médecine pour autant. Mais au lieu de nous concentrer sur la chirurgie, l'anatomie et la pharmacopée, nous nous sommes penchées sur… ça.
Elle tapote de l'index sur le côté de son crâne.
— Être sorcière, aujourd'hui, c'est croire que le livre est guérisseur. Et un peu magique aussi.
— Wouah ! s'exclame Fora sans pouvoir articuler autre chose.
— Je ne vous le fais pas dire ! Et cela explique pourquoi nous sommes installées dans la Cryptobibliothèque, qui est un peu notre base arrière, à mi-chemin entre la Comté des Hobbits et Avalon.
L'adolescente hoche la tête, étourdie par cette fresque historique brossée à grands traits.
— Mais comment est-ce que j'ai débarqué ici ?
— Ah, il faut savoir que la Cryptobibliothèque communique avec toutes les bibliothèques du monde. Il suffit de trois livres sur une étagère et — pouf ! — on y est.
— À ce compte-là, n'importe qui pourrait arriver ici !
La Grise-Moire a un mouvement de dénégation et repose sa tasse.
— Ce n'est pas si simple. Bon, déjà, plus la bibliothèque est importante, plus le passage est facile. Il doit exister d'autres circonstances qui font que vous êtes arrivée ici. Je dois vous avouer que ce n'est pas mon souci principal pour l'instant. On doit lutter contre la florule.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Une maladie des livres. Ils tombent en poussière. C'est comme le coronavirus mais pour le papier.
— Ça aurait un lien avec la pandémie ?
— Bien sûr ! Les mondes ne sont pas isolés les uns des autres. Par contre, le virus prend des formes différentes ici. Donc, voilà ce qu'on va faire : on va vous ramener chez vous. Et puis, on fermera les frontières le temps que cela se calme.
Fora se sent soudain partagée entre la joie à l'idée de retrouver ses parents et une forme d'appréhension.
— Mais je pourrai revenir ensuite ?
La Grise-Moire n'a pas le temps de lui répondre. Des cris terrifiés s'élèvent du couloir tout proche.
— Les Jacquemarts ! Les Jacquemarts arrivent !