10 avril 2020

Les Confins. Épisode 22

Heureusement la chute est de courte durée.
Fora se trouvait à seulement un mètre de hauteur. Elle s'aplatit sur un revêtement semblable à un tatami qui amortit le choc. Elle se relève aussitôt pour se plier en deux.
Ayant le ventre vide, elle vomit de la bile (en fait, elle a appris récemment qu'on ne vomissait pas de la bile mais de la salive ; cependant cette idée ne la réconforte absolument pas).
L'ange s'est posée non loin et l'attend, les bras croisés. La lueur bleue de ses yeux a disparu.
— C'est bon ? demande-t-elle.
Fora s'essuie la bouche et se redresse.
— Non, c'est pas bon ! Tu viens d'incendier une termitière en souriant comme une démente !
— Et alors ?
— C'était… dégueu ! Et effrayant !
La jeune femme essaie de chasser les images d'insectes en flammes qui la hantent.
— Sans parler des odeurs. Ça me donne envie de brûler mes vêtements ! Enfin, pas brûler…
Pour la première fois depuis la fuite de la fourmilière (Fora n'arrive pas à trouver le bon terme), elle observe les alentours. Elles sont revenues en bord de l'océan papélaire.
Elles se trouvent au sommet d'une sorte d'immense falaise de papier. Les pages serrées les unes contre les autres ressemblent à des couches sédimentaires. Et la mer vient creuser et sculpter les gouttières des milliards de livres exposés.
Le sol est constitué de reliures de cuir agglomérées les unes aux autres jusqu'à former une sorte de couche unie où se distinguent des camaïeux de peaux tannées.
Si elle n'était pas dans un tel état de panique, Fora pourrait presque apprécier le paysage.
— C'étaient des ennemis, se justifie Elmaryl.
— Et tu m'as lâchée !
— Tu m'as fait mal, réplique l'ange. On ne frappe pas les gens dans la poitrine !
— Je croyais que les anges n'avaient pas de sexe.
— Oui, eh bien, certains ont des seins. Et c'est sensible.
— Je suis désolée.
L'ange, en revanche, ne montre aucun regret pour ses actes. Fora s'étonne.
— Donc, ça ne t'embête pas de massacrer des gens ? Et d'où sort cette épée ?
— Tous les anges en ont une. Tu ne lis pas les textes sacrés ? Genèse 3, 24. Nombres 22, 23. 1 Chroniques 21, 27…
— C'est bon, j'ai compris ! Et tu es obligée de tuer tout le monde ?
Elmaryl hausse ses puissantes épaules.
— Il restait encore beaucoup de poissons d'argent quand on est parties…
Fora se prend la tête dans les mains et gémit.
— J'ai besoin d'une pause. Une longue pause !
— Je t'accorde cinq minutes.
L'ange ne paraît pas plaisanter. Fora s'assied au bord de la falaise. D'ordinaire, elle a plutôt le vertige mais là, elle a besoin de tout l'oxygène possible pour ne pas étouffer.
Elle se promet de regarder la documentaliste de Gustave-Caillebotte d'un autre œil maintenant qu'elle sait que la vie d'une bibliothèque n'est pas de tout repos.
En attendant, elle ne parvient pas à refréner la curiosité qui l'habite et qui est plus forte que sa peur.
— Pourquoi est-ce que ces insectes nous ont enlevées ?
— Aucune idée.
Bon, ça ne va pas être facile comme discussion. Elmaryl n'a pas l'air très disposée à partager ses informations avec elle.
— Et le gars avec le masque ?
— Je n'en sais pas plus que tout à l'heure.
Fora inspire longuement avant de trouver une nouvelle question :
— C'est quoi, les Confins ?
L'ange sourcille, incrédule.
— Tu l'ignores ?
— À ton avis ?
— Les Confins sont des régions qui entourent la Cryptobibliothèque. Il en existe un certain nombre : le She'ol, l'Index, le Pokol ou Enclave, l'Autre Monde, l'Empire d'Occrilane…
Fora ouvre de grands yeux.
— Tu veux dire que la Cryptobibliothèque est une sorte de carrefour au milieu d'autres mondes ?
— Je pensais avoir été claire.
La jeune femme est victime d'un début d'étourdissement. Des lumières dansent devant ses yeux.
— Il faut que je m'assoie…
— Tu es déjà assise, remarque l'ange.
— Ça ne va pas suffire.
Fora aspire l'air à pleine goulées. Elle a besoin de se ventiler. Cela fait beaucoup pour elle.
— Et on peut se rendre dans ces régions ?
— De la même manière que tu es arrivée ici, j'imagine. Mais nous veillons à ce que personne ne fraude.
— Nous ?
— Les anges.
— Il y en a d'autres comme toi ?
Pour toute réponse, Elmaryl acquiesce. Fora a la tête qui tourne. Ses mains se posent sur le sol de vélin. Le mouvement de l'océan en contrebas ne l'aide pas à retrouver son assiette.
— Les anges sont les gardiens de la Cryptobibliothèque, déclare Elmaryl comme une évidence.
Au milieu de son malaise, Fora est frappée par une idée :
— Et les sorcières ?
Les traits de l'ange se durcissent instantanément.
— Elles n'amènent que des problèmes. Ce sont des gens comme elles qui dessinent les sceaux qui nous enferment.
Fora esquisse un geste de dénégation en se rappelant la réaction d'Elinor face aux poissons d'argent.
— Je ne crois pas qu'elles soient alliées aux insectes. Elles n'ont sûrement pas tracé ces symboles à l'intérieur de la boîte.
— Pourtant, c'est de la magie typique de sorcier.
— De sorcier ou de sorcière ?
L'ange ne relève pas. Elle avance d'un pas.
— Bon, les cinq minutes sont terminées. On va repartir.
— Repartir ? Je tiens à peine sur mes jambes…
— Je te porterai, fait Elmaryl, imperturbable.
— Mais où ?
— Tu vas rencontrer quelqu'un qui a quelques questions à te poser. Notamment au sujet du bras droit de la Grise-Moire : Elinor.
Un frisson remonte le long de la colonne vertébrale de la jeune femme. Est-ce que le nom même de la sorcière suffit à l'émouvoir ? L'ange s'accroupit.
— Monte sur mon dos.
— Je ne vois pas pourquoi j'obéirais ! proteste Fora.
Elle n'a aucune envie de trahir Elinor en renseignant ceux qui sont manifestement des adversaires.
— Je te donne deux raisons, déclare l'ange d'un ton tranquille. La première c'est que j'ai une épée. La seconde, c'est que tu dois tenir à conserver tous tes orteils…
Le temps d'intégrer la réponse, Fora se redresse brusquement, malgré ses genoux tremblants.
— Il fallait le dire plus tôt, s'exclame-t-elle avec un entrain factice. En route !

9 avril 2020

Les Confins. Épisode 21

— Je rêve où vous venez de citer les Inconnus ?
Elmaryl ne répond pas. L'éclat glacier de ses yeux vacille un instant.
Brusquement deux membres blanchâtres se déplient sur les côtés. Mais ce ne sont pas des bras.
Les parois de la boîte-prison volent en éclats dans un craquement dantesque.
Fora doit lever les mains pour se protéger le visage.
Quand elle ose regarder enfin entre ses doigts, elle distingue Elmaryl, debout, formidable, deux ailes immenses déployées dans son dos. Elles doivent mesurer près de six mètres d'envergure.
— Tu es un ange et tu ne m'avais rien dit ? s'exclame Fora.
Elmaryl ne répond pas. Ses ailes battent violemment, créant un courant d'air irrésistible. Les poissons d'argent se cramponnent à leur tas d'ordures et certains sont repoussés.
L'être angélique s'élève lentement, majestueusement, jusqu'à atteindre une hauteur de trois mètres. Il flamboie d'un miroitement bleuâtre. Son sourire énorme s'élargit encore, devenant un rictus triomphant.
— Tu ne vas pas partir sans moi, dis ? s'inquiète Fora.
Elle voit avec appréhension que les insectes, remis de leur surprise, commencent à refluer. Il y en a des milliers.
Sans prêter aucune attention à la jeune femme, ils s'agglutinent, montant les uns sur les autres. Cela forme une sorte de vague d'écume vivante, s'écroulant toujours, toujours renaissante en un bouillonnement ignoble.
On dirait les zombies dans World War Z.
Peu à peu, la lame se soulève. Elle atteint un mètre, puis deux, puis trois.
À présent, les poissons d'argent ont presque rejoint l'ange qui demeure suspendu dans l'espace, sous le dôme immense.
En levant le menton, Fora se rend compte avec horreur qu'une seconde vague se développe depuis le plafond, telle une stalactite en formation accélérée.
Que va faire l'ange ?
Elmaryl demeure sans réaction.
Pourtant, dès que les insectes arrivent à sa portée, elle passe la main dans son dos et en tire une épée qui irradie de flammèches bleutées. Tranquillement, elle pointe son arme sur les insectes.
La lame, à moins que cela ne soit que la flamme, s'allonge en une langue de feu azurée.
Un crépitement affreux monte des entassements de poissons d'argent. Interdite, Fora voit les carapaces se racornir et fondre. D'âcres odeurs de cheveux brûlés envahissent la caverne.
Sans pitié, l'ange arrose ses ennemis de son épée/lance-flammes, un peu semblable à Thor et ses éclairs.
Cependant, les poissons d'argent ne cessent d'arriver en masse. Il semble y en avoir des réserves inépuisables. La chitine carbonisée forme des flaques à la manière des poubelles incendiées. Peu à peu, à mesure que les couches se solidifient, une colline ignoble se configure par sédimentation.
Fora est bousculée par les insectes qui se précipitent à l'assaut de l'ange exterminateur qui poursuit son massacre. La puanteur est si écœurante que la jeune femme est prête à tourner de l'œil.
Ce combat ne peut être remporté.
— Arrête ! hurle-t-elle. Il faut qu'on s'en aille !
Toujours féroce, Elmaryl fend les flots de créatures. Fora reçoit une goutte de chitine fondue et pousse un cri de douleur.
— Je t'en prie ! Tu as promis !
Ce dernier appel finit par tirer l'ange de son sourire extatique. Elle baisse les yeux vers Fora et paraît la voir pour la première fois.
Alors, elle replie ses ailes et bascule en avant, tombant comme une pierre.
— Mais elle me fonce dessus ! balbutie Fora.
En effet, Elmaryl arrive droit sur la jeune femme. Heureusement, elle a remisé son épée flamboyante.
Au dernier moment, juste avant de s'écraser au sol, elle ouvre ses ailes à la manière d'un parachute dans un claquement assourdissant.
Elle passe en rase-motte et attrape Fora par la taille. Cette dernière se sent soulevée sans ménagement. Toutes ses entrailles jouent aux chaises musicales dans son abdomen, attendant qu'elle ait fini de brailler pour retrouver la première place qui s'offre à elles.
Puis, Elmaryl s'envole, tenant fermement sa protégée.
Les poissons d'argent frémissent de rage. Le dôme est maintenant entièrement recouvert d'insectes furieux. De sa main libre, l'ange tire de nouveau son épée et la dirige vers le plafond.
— Tu ne vas pas faire ça ? s'étrangle Fora.
— Je vais me gêner !
Une nouvelle flamme bleue, plus dense que les précédentes, resplendit autour de la lame. Fora ferme les yeux. Un parfum de feuille embrasée remplace fugacement celui de la chitine. C'en est presque réconfortant.
Elles traversent le plafond sans difficulté, même si Fora a l'impression que tout son corps est frotté au papier de verre.
L'ange poursuit son envol.
En-dessous d'elles, la voûte lentement s'effondre, écrasant des milliers d'insectes qui sifflent de désespoir. Mais c'est peut-être Fora qui imagine tout cela. Une crise de panique teintée de dégoût s'empare d'elle. Elle ne voit plus rien autour d'elle.
— Dépose-moi, marmonne-t-elle.
L'ange ne l'écoute pas.
— Dépose-moi !
Alors, Fora frappe de toutes ses forces contre le torse d'Elmaryl. Elle doit ressembler à une petite fille qui se débat dans les bras d'une adulte mais elle s'en moque.
Soudain, elle sent qu'on la lâche et qu'elle chute dans le vide.

8 avril 2020

Les Confins. Épisode 20

— Non, mais je ne vais pas sortir au milieu de tous ces insectes ! proteste Fora, révulsée.
— Ils viendront te chercher, fait l'inconnue en haussant les épaules.
La jeune femme avale sa salive.
Elle commence à vraiment regretter cette petite escapade au milieu de la Cryptobibliothèque. Depuis le début, elle n'a que des ennuis. On aurait pu penser qu'un endroit où l'on range les livres serait tranquille.
Après avoir soupiré profondément (se détendre le diaphragme, c'est essentiel), elle sort un pied de la boîte en espérant ne pas marcher sur des modèles réduits de ces insectes.
Par chance, sa semelle se pose sur le sol meuble.
Elle assure sa position et s'extrait de la prison. Le décor est vertigineux. Une voûte gigantesque couvre un tas monstrueux d'ordures en tous genres. Fora préfère ne pas regarder dans le détail.
Sur les parois de la salle démesurée, un peu aplatie, s'ouvrent des galeries, des sortes d'alvéoles qui se perdent dans l'ombre.
Et puis, partout, ce sont des poissons d'argent qui fourmillent et qui frétillent. C'est comme si les parois étaient prises d'un tremblement continu, un éternel frisson. Et Fora frémit à son tour. Elle a l'impression d'un papier peint aux motifs psychédéliques, prêt à se décoller et à lui tomber dessus.
Pour combattre ce sentiment de chute imminente, elle se raidit et se tient plus droite que jamais. Il n'y a nulle part où fuir. Elle a juste envie de fermer les yeux et d'attendre la fin.
Sur sa peau, elle sent la brise étrange que produisent les insectes en se mouvant, comme s'ils se promenaient directement sur son visage. Un écœurement la prend. Elle voudrait se gratter furieusement les joues.
— Sorcière !
Elle tourne légèrement la tête sur le côté.
Un homme se tient là.
Il est très étrangement vêtu d'un costume qui fleure bon l'Ancien Régime : une chemise blanche à bords très larges qui dépasse sur sa casaque noire, couvrant un pourpoint de même couleur. En bas, il porte une culotte et des bottes tout aussi noires.
Mais la tête retient toute l'attention.
Le chapeau est un tricorne sombre paré d'une élégante plume blanche. Il est posé sur une sorte de masque étrange, entièrement fait de métal. Fora songe au casque complet des hoplites. Il n'y a que des trous pour les yeux, si enfoncés qu'on ne distingue pas l'iris.
C'est lui qui a parlé.
Il ressemble aux Jacquemarts mais il n'est clairement pas un automate. Sa voix constitue un autre mystère. Elle est très basse et profonde, à la Dark Vador (ou Darth Vader en vo).
— Sorcière ! répète-t-il.
La poitrine de Fora vibre sous les sons graves. Elle songe que le premier homme qu'elle rencontre ici-bas a toutes les chances d'être un méchant, et que c'est dommage.
Il tire de son fourreau, suspendu au baudrier, une longue épée qu'il pointe sur la jeune femme. Fora n'ose même pas reculer.
— Bats-toi ! ordonne-t-il.
— Non, merci, tente Fora.
Le masque aux trous noirs la fixe un long moment. Même si elle ne voit pas les yeux et que le métal demeure immobile, elle ressent son irritation.
— Où est ta rhabde ? reprend-il.
— Ma quoi ?
— Sors ton arme !
Fora tend les mains, paumes ouvertes, pour prouver qu'elle ne possède rien de tel. En même temps, elle réfléchit. Cette rhabde pourrait être l'espèce d'épée qu'elle a vu Elinor manier contre les Jacquemarts.
— Je ne suis pas une sorcière, ajoute-t-elle.
L'homme masqué secoue la tête, en proie à un mouvement de colère. Il pousse un hurlement guttural.
Fora recule.
— Vous vous êtes trompés ! lance-t-il à la ronde, serrant le poing. Ce n'est pas une sorcière ! Remettez-la en cellule ! Je vais m'en charger moi-même.
Aussitôt, les poissons d'argent s'agitent et se resserrent autour de la jeune femme.
— Pas de problème ! J'y retourne tout de suite.
Fora remonte très vite dans sa boîte. Le bruit des soies qui s'effleurent pourrait la rendre folle. Elle ne veut surtout pas être touchée de nouveau par ces carapaces chitineuses hérissées de gros poils.
Derrière elle, la grille se remet en place avec un claquement sec.
— C'est qui, ce type ? murmure-t-elle à direction de l'inconnue.
— Aucune idée…
Fora la soupçonne de mentir, mais elle estime que ce n'est guère moment d'en débattre. D'ailleurs, l'inconnue la fixe étrangement. La jeune femme se frotte le visage.
— J'ai un insecte sur moi ?
— Tu n'es pas une sorcière.
— Bah, non ! Je t'ai dit que je venais d'ailleurs.
— Elmaryl.
Fora fronce les sourcils, surprise.
— Hein ?
— Elmaryl. C'est mon nom.
—Ah, j'ai le droit de savoir maintenant ?
— Regarde les faces de la boîte, ordonne la dénommée Elmaryl sans se départir de son ton concentré.
Fora observe distraitement les côtés. Elle est prête à dire qu'elle ne voit rien quand son œil accroche d'étranges écritures. Cela ressemble à des symboles ésotériques ou une étrange écriture calligraphiée.
Elle passe le doigt dessus, notant que les signes sont profondément gravés dans le bois.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Ce sont des sceaux. C'est ce qui m'empêche de m'échapper.
Fora acquiesce, ne sachant quoi dire. Elle est un peu dépassée par les événements.
— Il faut que je fasse un truc ?
— Tu vas effacer cette partie qui revient tout le temps. Et écrire mon nom à la place. Cela devrait annuler la puissance des sceaux et nous permettre de sortir.
Fora montre de nouveau ses mains vides.
— Mais je n'ai rien sur moi !
— Tu as tes ongles.
Elle a beau ne pas être très à cheval sur la manucure, elle envisage avec une certaine inquiétude le fait de se rogner tous les ongles sur un matériau résistant.
— Pourquoi est-ce que vous ne le faites pas vous-même ?
— Si c'était possible, je serais déjà partie depuis longtemps !
Elmaryl se penche vers elle et lui chuchote ensuite :
— Fais-le et je te promets de nous tirer de là.
— Bon, d'accord.
Alors, Fora entreprend de griffer les murs de leur prison.
Elle a l'heureuse surprise de constater que la matière qui constitue la boîte se révèle bien plus tendre que prévu. Il s'agit en fait d'une sorte de carton épais qu'elle avait pris pour du bois.
Elle efface alors le glyphe présent sur les cinq faces.
— Si j'écris ton nom en lettres latines, ça ira ?
— Cela devrait suffire.
Fora s'active. Au-dehors, même si elle n'ose regarder, les insectes s'agitent.
— Aïe ! Je me suis pété un ongle !
— Tu y es presque !
D'un index malhabile, la jeune femme inscrit le nom dans les espaces laissés libres. Elle ne peut s'empêcher de tirer la langue sous l'effet de la concentration. À peine a-t-elle achevé la dernière lettre qu'une lumière bleutée l'aveugle.
Elle se tourne, stupéfaite.
Les yeux d'Elmaryl ont de nouveau pris une impressionnante lueur saphir. Un sourire terrible s'inscrit sur son visage, découvrant ses dents.
— Maintenant, ça va chier ! gronde-t-elle.

7 avril 2020

Les Confins. Episode 19

Fora plisse les yeux. Quelque chose remue dans l'ombre.
Maintenant, elle ne sait plus où se placer. Si elle recule vers la grille, elle se rapproche des horribles poissons d'argent. Si elle s'éloigne des barreaux, elle se met à portée d'un être inconnu et potentiellement dangereux.
Alors, elle pose une question, une question qu'elle a toujours trouvée parfaitement idiote dans les fictions (surtout les films d'horreur) :
— Il y a quelqu'un ?
— Évidemment ! répond une voix rauque.
— Ah…
Fora ignore quoi ajouter après cette confirmation. Elle se dit qu'un monstre ne perdrait pas son temps à lui répondre avant de la dévorer. La jeune femme s'éclaircit la gorge.
— Hum ! Et… euh… vous êtes qui ?
— Je te retourne la question.
Le ton reste sec. Fora note qu'on se tutoie. Elle a maintenant l'assurance que la voix, un peu enrouée au début, est féminine. Il n'y a décidément que des femmes dans le coin. Et des monstres. Ça ressemble un peu à l'Odyssée en fait.
— Je m'appelle Fora.
— Fora ? Drôle de nom.
Un peu vexée, la jeune femme se défend :
— Je ne suis pas d'ici. C'est peut-être pour ça que ça vous paraît étrange.
— Même en-dehors de la Cryptobibliothèque, c'est un drôle de nom, réplique l'inconnue, impitoyable.
— Eh bien, ça vient d'un îlot de l'Atlantique, à côté de Madère. Cet endroit est inhabité et la faune et la flore sont restées intactes.
— Tes parents t'ont donné le nom d'une île déserte ? Sympa…
— Fora veut dire aussi dehors en portugais, insiste la jeune femme.
— Déserte et dehors ? Tes parents ont de l'humour.
Fora croise les bras, blessée par ces réflexions. C'est peut-être la première qu'elle se confie sur l'origine de son prénom, malgré les nombreuses demandes de ses camarades. L'obscurité l'a sûrement aidée à s'ouvrir.
En y réfléchissant, les métaphores possibles avec son prénom ne sont guère enthousiasmantes. Il y est question d'isolement, d'abandon, de solitude.
Après tout, pourquoi pas ?
— Je suis une île, proclame-t-elle.
— Comment ?
— On est tous des îles, non ?
Un long soupir s'exhale du fond de la boîte.
— Je ne suis pas d'humeur pour la poésie…
À cet instant, les poissons d'argent changent brusquement de direction. Ou bien ils sont arrivés en haut d'une dune. Toujours est-il que la prison bascule violemment et qu'un rai de lumière s'insinue entre les barreaux.
Pendant une seconde, Fora aperçoit deux yeux bleus, très froids, un peu semblables à ceux du Roi de la nuit et des Marcheurs blancs.
Puis cette étincelle s'éteint.
Elle distingue encore des cheveux noirs, frisés, en bataille, encadrant un visage aux bonnes joues et au nez retroussé. La femme doit posséder à peu près la même carrure que la Grise-Moire. Et le même âge.
Même assise en tailleur, elle irradie de puissance contenue.
Puis, la lueur s'évanouit et l'obscurité revient.
Fora a bien vu que l'inconnue la détaillait en retour.
— Du coup, tu penses me donner ton prénom ? tente-t-elle.
— Non.
La jeune femme hoche la tête, encaissant le refus. Elle essaie de le prendre à la blague :
— Toi aussi, tes parents avaient des goûts douteux ?
— Je ne livre pas mon nom à des agents des Confins.
Il faut quelques secondes à Fora pour comprendre ce qu'on vient de lui dire.
— Agent des Confins ? Mais pas du tout ! Je débarque de Villejuif ! J'étais tranquillement confinée chez moi et…
— Je ne t'écouterai pas, Fora de Villejuif. Je connais vos techniques.
La jeune femme fronce les sourcils, déboussolée.
— Nos techniques ?
— Le coup classique : on place un faux captif pour faire parler le prisonnier.
— Hein, mais c'est du délire ! J'ai vraiment une tête d'agent des Confins ?
— C'est exactement ce que dirait un agent des Confins.
Fora n'en revient pas. Entre la rigidité d'Elinor et la méfiance de celle-là, elle est servie.
— Mais vous êtes toutes paranos ou quoi ? C'est un monde, ça !
Elle sent de nouveau la colère lui monter au nez. Au lieu de se serrer les coudes, les personnes qu'elle rencontre ne cessent de se méfier d'elle. La sororité n'est pas pour demain.
— Moi aussi, j'ai lu des histoires, s'emporte-t-elle. Ça pourrait tout à fait être toi, l'agent des Confins !
— C'est exactement ce que dirait un agent des Confins, répète l'inconnue.
Fora en reste bouchée bée pendant un moment.
— Tu es presque aussi désespérante qu'Elinor, soupire-t-elle finalement.
La prisonnière se fige.
— Quel nom as-tu dit ?
Tout à coup, la boîte-prison cesse de bouger. Elle est posée à terre sans ménagement. Fora se raccroche aux barreaux et ses fesses heurtent douloureusement le plancher.
Elle jette un coup d'œil au-dehors et garde la bouche ouverte devant le spectacle qui s'offre à ses regards.
Elles se trouvent désormais dans une immense caverne qui semble faite de papier mâché, comme une gigantesque fourmilière, fusionnée avec une ruche.
Il y a des poissons d'argent partout, si nombreux que Fora en a la nausée. Cela pullule.
Alors, la grille de la boîte s'ouvre soudain, comme mue par un mécanisme invisible.
— Ils t'attendent, murmure l'inconnue. C'est le moment de montrer à qui tu es loyale…

6 avril 2020

Les Confins. Episode 18

Fora rêve de ses parents.
Cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
Elle revoit son père, traînant son long corps mince dans l'appartement, le cheveu noir en désordre, l'air absent. Elle l'aime mais il passe beaucoup de temps dans sa propre tête, dans ses histoires.
Cela peut arriver à n'importe quel moment.
Un instant, il est là à plaisanter à table et, la seconde d'après, ses yeux se perdent dans le vague. Il décroche. Il est ailleurs.
Fora s'y est habituée, bien sûr. Mais elle se rend compte maintenant qu'elle en souffre parfois.
C'est peut-être de là que lui vient son impression d'être toujours prise entre deux univers. Le monde réel et celui dont son père l'exclut.
Elle a essayé de le retrouver dans ses livres. Mais elle s'est toujours arrêtée au bout de quelques pages, de peur d'y découvrir des choses interdites, terribles, bouleversantes.
Quant à sa mère, petite, très fine, aux cheveux courts toujours coiffées en queue de cheval — que son père appelle affectueusement queue de rat — dépassant de sous son éternelle casquette, c'est une autre paire de manches.
Elle est persuadée d'être électrosensible.
Fora n'y croit qu'à moitié mais les douleurs que sa mère éprouve sont bien réelles. Elle a des crises de fibromyalgie. Et quand ce n'est pas le cas, elle est fatiguée, irritable, se plaint de maux de tête, d'acouphènes, d'insomnies.
Alors, à la maison, le WiFi est coupé. Les portables sont éteints, batterie ôtée. Tout passe par des câbles. On a viré les lunettes avec du métal dedans, les amalgames dentaires, les boucles d'oreilles.
Sa mère se promène avec une casquette doublée d'une couche d'aluminium. Heureusement, cela reste discret, même si Fora a toujours un peu honte quand les gens remarquent qu'elle ne quitte jamais son couvre-chef, quelles que soient les circonstances.
L'appartement a été tapissé d'un nouveau papier peint aux motifs argentés censés arrêter les ondes WiFi et GSM. Mais cela ne suffisait pas à sa mère qui a réclamé de fabriquer une véritable cage de Faraday.
Voilà pourquoi la chambre de ses parents est équipée d'une immense moustiquaire qui ressemble à une cotte de maille. Cette tente est fixée au plafond et des arceaux en fibre de verre déploient la toile jusqu'aux coins de la pièce, comme un baldaquin d'un nouveau genre.
En fait, si son père est enfermé dans sa tête, sa mère, elle, est enfermée dans son corps.
Pour eux, le confinement a commencé depuis bien plus longtemps que la date officielle.
Étrangement, Fora ne s'était jamais formulé les choses aussi précisément que maintenant.
Comme quoi, il lui fallait descendre au fond de cette Cryptobibliothèque pour se découvrir. Un peu.
Elle est surprise, malgré tout, de ne penser à personne d'autre.
Même à ce garçon dans sa classe qui lui plaisait bien. Et dont elle ne se rappelle plus ni le visage ni le nom.
En même temps, elle n'est pas au top de sa forme non plus. Elle délire dans son évanouissement.
Elle se remémore bien ces deux yeux verts posés sur elle, qui exprimaient une véritable inquiétude. Cela ne compte pas : elle les a contemplés encore tout à l'heure. À l'instant où des insectes géants l'enlevaient.
D'ailleurs, ils auraient déjà dû la dévorer à l'heure qu'il est.
Elle ne devrait pas être capable de songer à tout cela.
À moins que ce soit le moment de voir sa vie défiler devant ses yeux. Oui, c'est sûrement ce qui se passe actuellement. Elle va mourir et les cellules de son corps lui envoient un dernier message.
Pour la réconforter ? Cela ne fonctionne pas très bien.
Un cahot la projette sur le côté. Son réveil est beaucoup moins doux que lorsqu'Elinor lui a secoué l'épaule. Elle a l'impression que ses doigts sont restés imprimés sur sa peau, comme parquée au fer rouge, mais un fer rouge délicieux.
Fora ouvre les yeux.
Tout est noir. Elle est enfermée dans une boîte. Un cercueil ?
Mais la boîte bouge !
Ils sont en train de l'enterrer vivante ? Un spasme la parcourt tout entière. Elle rue par réflexe et ses jambes heurtent la paroi. Bien trop loin. À moins qu'ils ne fabriquent des bières pour les géants.
Fora tourna la tête sur le côté et découvre que l'un des côtés de la boîte consiste en une grille de métal large d'environ un mètre cinquante. Du dehors coule une lumière très pâle. C'est peut-être cela qui l'a fait penser à la tente anti onde de ses parents.
Elle jette un coup d'œil timide à l'extérieur.
D'abord la jeune femme ne distingue presque rien.
Et puis le sol se dessine, blanchâtre. Il ne possède plus le mouvement perpétuel de l'océan papélaire. Au contraire, il demeure immobile.
Il n'a pas non plus sa surface étale. Des monticules s'élèvent avant de redescendre, formant d'immenses barrières figées, semblables à des dunes.
D'ailleurs un vent violent souffle, venant écrêter les sommets des formations.
La boîte-prison bringuebale, comme si elle venait de passer sur un bourrelet. Mais comment se déplace-t-elle ?
En se penchant en avant, Fora constate un grouillement affreux avec des reflets blafards. Elle grimace. Les poissons d'argents sont là. Ils semblent porter la boîte sur leur dos. Elle remarque au moins deux prolongements d'abdomen caparaçonnés qui s'agitent à la manière de nageoires caudales. Le tout est hérissé de soies.
Révulsée, Fora recule vers le fond de la boîte.
Un grognement l'arrête aussitôt et son sang ne fait qu'un tour quand elle en tire toutes les conclusions.
Elle n'est pas la seule à être enfermée ici.