13 mai 2020

Les Confins. Épisode 55

Fora n'a même plus la force d'essuyer les larmes qui lui coulent sur les joues.
— Tu parles d'un ascenseur émotionnel, bégaie-t-elle.
Quand elle se sépare enfin d'Elinor et qu'elle se tourne vers l'endroit où se trouvait la Grise-Moire, elle ne voit plus que quelques cendres noires qui se dispersent.
— Je me suis fait avoir, encore une fois…
— Écoute-moi, murmure Elinor.
Elle oblige la jeune femme à la regarder dans les yeux. Fora se plonge dans ses prunelles, même si elle ne trouve plus de métaphore pour en évoquer la couleur.
— Il faut que je te ramène chez toi.
— Tu n'as plus besoin de moi, c'est ça ?
— Non ! se récrie la sorcière. Pas le moins du monde ! Au contraire, nous allons avoir un besoin criant de ton aide.
— Si c'est vrai, pourquoi nous séparer ?
Elinor réfléchit. Elle cherche les mots justes.
— Si je devais m'exprimer comme la Grise-Moire, je dirais qu'à heure actuelle tu es comme une grenade dégoupillée. Tu possèdes le pouvoir de scripture, la chose est indéniable. Néanmoins…
Fora sent que le pire est à venir.
— Néanmoins, reprend Elinor, il est encore inculte et indiscipliné. Il te faut apprendre à le maîtriser, sans quoi nous allons au-devant de graves déconvenues.
— Comme la mort de la Grise-Moire ? Ou celles d'Auriane et de Nawal ? Celle d'Elmaryl ?
— Tu es innocente de tout cela.
— Innocente comme une bombe atomique !
Fora secoue la tête.
— Tu as raison : je peux pas rester ici trop longtemps. Tu te rappelles quand on croyait simplement que j'étais porteuse de la florule ?
Elinor hoche la tête, l'œil humide.
— Et puis, quand tu me regardes avec ces yeux-là, je peux rien te refuser, avoue Fora.
En silence, elles montent toutes deux sur le gigax.
Malgré son air impassible, Elinor semble pressée. Elle doit craindre que d'autres malheurs n'arrivent. Fora va s'installer à l'arrière du grimoire, pour la dernière fois peut-être.
Elles décollent et s'envolent au-dessus des chaînes, des escaliers, des arches entremêlés, survolant le récitant sur sa colonne qui poursuit sa lecture aux Unica.
Le gigax franchit le seuil de la Forteresse vide.
Il émerge au-dessus de l'îlot, prend de la hauteur. Fora lance un ultime regard à l'océan papélaire. On l'écrira peut-être avec une majuscule la prochaine fois.
Puis, c'est le moment de remonter la cataracte immense et de revenir dans la première salle de la Cryptobibliothèque, avec ses gigantesques piliers de basalte et de livres.
Tout est allé si vite !
Fora ne ressent rien. Elle sait pourtant que les désarrois la rejoindront bientôt, avec un temps de retard. Elle songe aux androïdes à émotions différées dans le 2046 de Wong Kar-wai. À quel moment les répliques du séisme lui reviendront en plein cœur ?
Alors, elle goûte un peu le vide en elle.
Le parfum d'Elinor.
La caresse de ses cheveux.
Elles sont revenues déjà au point de départ. Fora reconnaît l'endroit où l'éboulement de confettis a eu lieu. Ce n'était pas si difficile à retrouver finalement.
Le gigax s'enfonce dans le boyau obscur et remonte vers une improbable surface. C'est comme dans la fin du Voyage au centre de la Terre, quand les aventuriers sont propulsés sur un plateau rocheux par de la lave en fusion.
Est-ce que cet univers va disparaître quand elle n'y sera plus ?
Enfin une lumière apparaît au bout du tunnel.
— C'est ici que nos chemins se séparent, murmure Elinor.
Elle semble lutter contre l'émotion. Son beau visage est baigné de larmes.
— Je reviendrai, non ? demande Fora.
— Évidemment, répond la sorcière. Nous avons l'intégrale de Buffy contre les vampires à visionner ensemble…
Sa voix se brise dans un sanglot. C'est Fora qui doit la consoler.
— Qu'est-ce que tu vas faire ?
— Je vais chercher Auriane et Nawal. Elles ont pu atterrir dans une autre dimension des Confins. Et puis, nous dirons adieu à la Grise-Moire. Et il y a encore les anges avec lesquels nous devons envisager la suite de la crise. Nous devons également refermer les dernières failles vers les autres mondes et…
Fora lui ferme la bouche d'un baiser. Elle garde les paupières closes pour mieux s'imprégner de toutes les impressions, pour mieux imprimer les souvenirs de cet adieu dans chacune de ses fibres.
Cela ressemble à une chute dans le vide, à un atterrissage dans un océan insondable, au voyage des pétales de cerisier quand le vent printanier se lève.
Et puis tout cela cesse.
Il n'y a plus que deux yeux verts qui s'éloignent dans l'ombre avant d'être dévorés par les ténèbres.
Fora frissonne.
Elle est seule.
Frictionnant ses bras nus, elle se retourne et remonte les derniers mètres où elle foule des dalles de reliures. Elle écarte un rideau et…
Elle retrouve son appartement.
C'est le plein jour. Rien ne semble avoir changé. Le salon est toujours là, la bibliothèque aussi. La lumière semble plus claire, c'est tout.
Soudain, sa mère passe devant elle, son éternelle casquette vissée sur le crâne.
— Maman ?
— Qu'est-ce qu'il y a ? fait cette dernière surprise.
— Eh bien, je suis de retour.
— Ah, tu as fini ton livre ?
— Mon livre ? s'étonne Fora.
Sa mère la regarde comme si elle était devenue folle.
— Ça fait presque un mois et demi que tu trimballes ce bouquin partout avec toi. Même à table. Tu nous adressais à peine la parole. Des grognements, des borborygmes. Une véritable somnambule…
— Vraiment ?
— Oh, oui, une caricature d'adolescente. Mais bon, ton père était content. Tu sais, lui, dès qu'il s'agit de lecture, il te passe tout.
Une idée surgit soudain dans l'esprit de Fora.
— Attends, tu as bien dit un mois et demi ?
— Eh bien, oui, on est le 13 mai. Les cours du lycée doivent reprendre en juin. Ou pas. C'est toute une histoire.
— Le confinement est terminé ?
— Depuis mardi. Il faudra vraiment que tu me prêtes ce bouquin. Il a l'air de t'avoir captivée au point d'en perdre la notion du temps…
Fora s'avance vers la fenêtre. Le monde ne semble pas si différent sauf que, dans la rue, beaucoup de gens se promènent avec des masques.
Elle n'a pas dû rater grand-chose d'intéressant. Pour l'instant, elle préfère ignorer le décompte des morts. Son regard se concentre sur le parc Pablo Neruda dont elle aperçoit les frondaisons au loin.
Fora va sortir.
Bien sûr.
Mais ensuite, elle rentrera. Elle ira dans sa chambre et elle cherchera le livre dont sa mère lui parlait.
Elle ne le trouvera pas.
Alors, elle s'installera à son bureau, elle prendra un carnet, un stylo et, avant d'oublier tous les événements qui se sont déroulés dans la Cryptobibliothèque, guettant le moment où les émotions différées lui parviendront enfin, elle écrira.

12 mai 2020

Les Confins. Épisode 54

Il ne se passe rien. Fora continue de fixer le livre qui ne bouge pas dans ses doigts. Un horrible sourire se dessine sur le visage du Masque de fer.
— Oui, je vois que tu n'en as pas envie. Tu as raison : on ne détruit pas les livres. Quelle barbare accepterait de commettre une telle ignominie ?
— Elmaryl l'a bien fait, répond une voix.
Fora se retourne, stupéfaite. Elle a reconnu le timbre chaud d'Elinor. Un frisson l'agite tout entière.
— C'est toi ? murmure-t-elle. C'est vraiment toi ?
Alors, elle se rend compte que la sorcière est perchée sur son gigax et elle comprend tout. Elinor lui a demandé de patienter le temps que le grimoire parvienne jusqu'à elle.
— Mais comment… ?
— Pendant que vous étiez distraits, le gigax a plongé dans le puits pour me recueillir.
— Et Auriane ? Et Nawal ?
Elinor a un mouvement négatif du menton.
— Je n'ai pas pu les rattraper. Cet abîme est sans fin.
— « Il y a un trou dans le monde », cite Fora.
— Comment ?
Angel, saison 5, épisode 15, précise la jeune femme. Il faut vraiment que tu voies ça. On se le mate ensemble dès que possible. Après Buffy.
Le Masque de fer croit bon de s'immiscer dans leur conversation.
— Pardonnez-moi, je ne vous dérange pas longtemps. Je prends ce livre et je vous laisse discuter séries entre vous.
Fora se tourne vers le grand méchant et lui tend l'ouvrage. La Grise-Moire et Elinor s'écrient en même temps :
— Ne fais pas ça ! (en fait, Elinor a réussi à dire : « cela »)
Fora poursuit son geste.
Les yeux du Masque de fer brillent d'une lueur de triomphe. Il s'empare du tome, sans trop y croire. Il lâche sa dague pour le manipuler à deux mains. L'arme tombe sur le sol et le bruit métallique résonne sous les voûtes sombres, se propageant à travers l'architecture démente de la Forteresse vide.
Au loin, on entend gronder des Unica dans leurs cages. Ils ont dû sentir qu'un événement était sur le point de se produire, un peu comme les animaux qui prévoient les tremblements de terre. Les cellules s'agitent, les barreaux grincent, les pages frémissent. Cela produit une sorte de cri étrange, un chant funèbre et doux.
— Vous les entendez ? murmure le Masque. Ils célèbrent mon apothéose.
Soudain, il se met à renifler l'air, soucieux.
— Vous ne sentiriez pas comme une odeur de brûlé ?
Obligeante, Fora lui montre le livre qu'il tient à la main et dont les pages ont commencé à fumer. Pris de panique, le Masque essaie de souffler dessus pour éteindre des flammèches qui apparaissent çà et là. Hélas, il ne réussit qu'à attiser le feu, si bien qu'il finit par lâcher l'ouvrage quand il se brûle les mains.
Le livre tombe à terre et s'ouvre au milieu. Les pages noircissent et se racornissent en une momification accélérée. Une grimace d'intense dégoût se peint sur le visage du masque.
— Toi, crache-t-il à l'intention de Fora.
Il dégaine de nouveau son épée, remisée un instant au fourreau, et menace Fora de la pointe tendue devant ses yeux.
— Arrête tout de suite ou je te fais un troisième œil.
— Tu m'as déjà tracé une deuxième raie, réplique Fora du tac-au-tac.
Après une seconde, elle se rend compte que sa phrase pourrait être mal interprétée.
— Je voulais dire : la raie dans les cheveux, hein ! précise-t-elle en montrant sa blessure sur le haut du crâne.
— Nous ne l'entendions pas autrement, répond Elinor avec demi-sourire.
— J'ai l'impression que vous ne prenez pas vraiment les choses au sérieux, déplore le Masque. Tout n'est-il qu'un jeu pour vous ?
Au moment où il pose la question, un filet de vapeur s'élève des dentelles de ses manches. Son costume s'embrase. Un éclair d'étonnement, puis les yeux du Masque virent au désespoir.
— J'étais si près du but, murmure-t-il, défait. Si près. Quel mal y avait-il à ce que j'existe un peu ? Que je connaisse mon quart d'heure de gloire ? Je ne demandais pourtant pas grand-chose. J'aurais pu être le visage de tous ceux qui n'en ont pas. Ceux qu'on ignore, les anonymes, les muets…
Tandis qu'il parle des flammes s'échappent de sa bouche. À son tour, il se consume et se carbonise lentement. Après quelques secondes de cette combustion silencieuse, le masque est réduit à un misérable petit tas de cendres.
— J'ai presque honte de l'avoir détruit après son petit discours, avoue Fora en regardant la pile grise.
— Il n'y a pas que le mensonge qui soit la meilleure arme des méchants, intervient la Grise-Moire. La vérité peut l'être aussi parfois…
— Mouais…
À cet instant, Fora remarque qu'un étrange aura entoure la Grise-Moire, comme si l'air vibrait autour d'elle. Comme des ondes de chaleur…
— Vous ne trouvez pas qu'il fait un peu chaud ? demande la sorcière-en-chef en s'éventant de la main.
— Ne regarde pas, la supplie Elinor.
Mais Fora n'écoute pas. Elle fixe la Grise-Moire, incrédule. Cette dernière hausse les épaules.
— Bon d'accord ! J'ai menti. Mais c'était pour la bonne cause.
— Vous n'aviez pas le droit !
— On est des sorcières, répond la Grise-Moire avec fierté. On fait ce qu'on veut. No Future. Anarchy in the UK et tout le tralala.
Un voile passe dans son regard. Elle s'interrompt une seconde, vaincue par l'émotion.
— Et puis, c'est bien connu, les sorcières, ça finit souvent dans les flammes… Il est temps de passer le flambeau, non ?
Fora voit la main d'Elinor qui lui cache la vue.
Très délicatement, les doigts de la sorcière l'obligent à tourner la tête. Elle l'accueille dans ses bras et l'étreint avec toute la violence de sa douceur.

11 mai 2020

Les Confins. Épisode 53

La main sans force de Fora se replie sur du vide. Elle a du mal à mouvoir ses doigts tant ils sont crispés. Ses yeux sondent le gouffre de ténèbres qui s'ouvre devant elle. Il n'y a rien.
Pourquoi Elinor a-t-elle demandé à être lâchée ?
Une petite voix lui apporte la réponse. De toute façon, il n'y avait plus d'espoir. Fora allait céder à l'épuisement. La sorcière lui a simplement évité de tomber avec elle.
La jeune femme se redresse comme un ressort. Une vague de colère la traverse. Pivotant sur elle-même, elle fait face au Masque de fer.
— C'est de votre faute !
— On dit : « c'est votre faute », corrige l'intéressé qui se pavane toujours, collé à la Grise-Moire. En l'occurrence, c'est ta faute, Fora. Tu le sais bien, il n'y a pas à épiloguer là-dessus. À présent, tu vas aller chercher le livre que je te demande. Sinon, cette guerre va faire une nouvelle victime…
La colère de Fora s'éteint aussitôt qu'elle est née. Après Elmaryl, et Nawal et Auriane, voilà que c'est le tour d'Elinor. Il y a comme un trou dans sa poitrine.
— Eh bien, alors ? s'enquiert le Masque. On a un gros chagrin ? Sèche tes larmes, mon enfant. Rien de tout cela n'est vrai. Bientôt, tout cela sera oublié. Tu retourneras à ta vie d'avant. Tu n'auras qu'à refermer le livre. Si tu veux, je peux même t'accompagner jusqu'à chez toi, Fora du Monde réel. Tu n'as qu'à me récupérer ce livre.
— Est-ce que je vais oublier ? souffle la jeune femme.
— Ce sera comme un rêve, promet le Masque. Imagine un cauchemar. Tu te réveilles en sueur, le cœur battant. Tu y repenses encore dans la journée et, un peu plus tard, il t'est sorti de la tête. Il en sera ainsi de la Cryptobibliothèque. Je te le promets. N'oublie pas que j'ai désormais les connaissances de la Grise-Moire…
Cette dernière veut protester mais elle ne peut que gémir tandis que la lame s'enfonce dans son dos.
— Arrêtez ! supplie Fora. Je vais le faire. J'en ai assez de toute cette violence.
Elle approche, les jambes chancelantes, de la margelle du puits. Contrairement à ce qu'elle attendait, le grimoire n'est pas très loin en contrebas. Cela ressemble à une fosse à ours.
Elle enjambe le muret et saute au fond du puits.
En bas, le tome s'agite, gonfle ses pages comme un chat son pelage. On dirait un peu le Monstrueux livre des Monstres que Hagrid fait commander à Harry pour les cours de Soins aux créatures magiques.
Cependant, à l'approche de Fora, l'ouvrage se calme et semble même faire le gros dos, aussi félin que les gigax sont canins. La jeune femme avise l'énorme chaîne de métal qui le rattache au mur.
Hésitante sur la marche à suivre, elle lève les yeux vers le Masque.
— Tu n'as qu'à tirer dessus. Pour toi, ça ne sera pas un problème. Il te suffit de le vouloir.
Elle approche donc des maillons énormes et les soulève dans sa main toujours tremblante. Elle imagine qu'ils sont faits de papier. Soudain, leur poids s'allège dans sa main. Et, quand elle tire dessus, ils se déchirent.
Alors, étonné de la facilité avec laquelle tout cela se déroule, elle s'empare du livre tout à fait dompté. Il n'est pas trop ardu de grimper au mur dont les pierres saillent de manière à lui offrir des prises bienvenues.
Une fois en haut, elle voit le Masque qui lui tend la main.
— Tu vois, murmure-t-il. Tout est simple pour toi.
Un éclat de convoitise brille dans ses yeux.
— Finalement, nous ne sommes pas très différents, toi et moi. Nous cherchons tous les deux à retourner dans le Monde réel, quel qu'en soit le prix.
Au moment où Fora va lui confier l'ouvrage, elle est prise d'une hésitation et suspend son geste.
— Mais si vous allez dans le Monde réel aussi, comment est-ce que je pourrais oublier ?
— Je ne serai qu'une histoire ! Un personnage comme les autres, répond le Masque. Allons, donne-moi ce livre.
Elle ressent une tension dans sa voix.
— Tu peux l'arrêter ! s'écrie soudain la Grise-Moire. Brûle le livre !
— Non ! hurle le Masque, soudain terrifié.
Fora recule, serrant la reliure contre elle.
— Il va disparaître en même temps, assure la Grise-Moire. Il est attaché à lui maintenant.
— Elle ment ! bave le Masque, ivre d'un soudaine rage.
Fora examine le volume qu'elle tient dans ses mains. Il lui serait si facile de le faire disparaître.
— Ne fais pas cela, petite ! supplie le Masque aux abois.
Il lève une main tremblante.
— Tu oublies que la Grise-Moire est dans le livre, elle aussi…
Fora interroge l'intéressée du regard. Cette dernière ricane joyeusement.
— Oh, le mytho ! Ne l'écoute pas, Fora !
— C'est vrai ? demande cette derrière. Vous ne risquez rien ?
— T'ai-je déjà menti ?
Alors Fora fixe l'ouvrage. Il suffirait qu'elle le veuille pour que tout se consume, à la manière de Thanos qui fait tomber en poussière les gens d'un simple claquement de doigts.
— Non !
Le Masque vient de se précipiter en avant. Il a cessé de menacer la Grise-Moire de sa dague et dégainé sa rapière. La pointe passe juste au-dessus de la tête de Fora, lui écorchant le cuir chevelu.
Heureusement, ses jambes en guimauve lui ont été utiles pour une fois. Elle a glissé à terre, évitant ainsi le coup fatal.
Roulant sur le côté, elle prend le grimoire à bout de bras. Elle peut en lire la couverture : Victor Hugo, Les Jumeaux. Ira-t-elle jusqu'au bout cette fois ?
— Brûle, murmure-t-elle.

10 mai 2020

Les Confins. Épisode 52

La mâchoire de Fora lui en tombe.
Elle en ressent d'ailleurs une douleur presque semblable à celle déclenchée par la série de bâillement qui avait accompagné le cours de géographie sur « La recomposition du territoire urbain en France : métropolisation et périurbanisation ».
Nawal, elle, n'hésite pas. Elle arme une flèche avec la vivacité de l'éclair et l'envoie en pleine tête du Masque de fer.
La plume s'envole. Le double de la Grise-Moire lève une main négligente et le trait se transforme en avion en papier ! Il change de trajectoire et poursuit sa course, loin de sa cible, se perdant dans les recoins obscurs de la Forteresse vide.
— Oh, comme c'est mignon, ricane le Masque de fer. Tu pensais réellement m'atteindre avec ce jouet ? En tout cas, bravo pour les réflexes, tu as failli me surprendre.
D'un autre geste, elle semble chasser un insecte imaginaire.
À cet instant, le sol se dérobe sous les pas d'Auriane et de Nawal. Il faut quelques secondes à Fora pour comprendre ce qui se passe : la pierre a été changée en feuille de papier.
Les deux sorcières passent à travers comme les fauves dans les cerceaux de papier au cirque. Fora les voit chuter et disparaître de sa vue, avalées par l'ombre.
Elinor, qui était juste à côté, a le temps de se jeter en avant et de se rattraper au bord encore solide. Fora ne réagit que beaucoup plus tard en se précipitant, ventre à terre, pour l'aider.
Elle n'ose pas lui toucher les mains, de peur de lui faire lâcher prise.
— Qu'est-ce que je peux faire ? demande-t-elle, tremblante.
Malgré la panique, le regard d'Elinor demeure serein.
— Prends-moi par l'avant-bras !
— C'est une drôle de proposition, murmure Fora.
— Vraiment ? Tu possèdes les ressources pour plaisanter dans un moment pareil ?
— Je sais pas faire autrement.
— C'est pour cette raison que je t'…
Fora n'entend pas la fin tellement le sang bat à ses tempes mais le mouvement des lèvres d'Elinor est éloquent. Alors, la jeune femme se penche en avant, referme ses deux mains sur les avant-bras de la sorcière, juste en dessous du poignet.
— Je te tiens !
De la dextre, Elinor lâche sa prise dans une fissure du sol et saisit à son tour l'avant-bras de Fora. Leurs peaux glissent contre les paumes.
— Je suis désolée, j'ai les mains moites ! se désespère Fora.
Cela ne paraît pas décourager la sorcière qui renouvelle le mouvement de la main gauche. Elle cesse de riper lentement vers le trou. Fora tente de la faire remonter mais elle n'est pas assez forte. Ses articulations s'étirent douloureusement sans aucun effet.
À cet instant, la voix de la Grise-Moire retentit de nouveau.
— Eh bien, on m'oublie dans toute cette histoire. Ma petite Fora, tu as encore un rôle à jouer. Mais, tout d'abord, je voulais te remercier.
— Me remercier ? fait-elle entre ses dents.
— Tout à fait. Rien n'aurait été possible sans toi. Je l'ai compris dans la cathédrale, quand tu as utilisé la Force, ou je ne sais quoi, pour faire apparaître la clé de la cage. Et dire que je cherchais encore le pouvoir de scripture chez cette sorcière et cet ange de seconde zone ! Hu hu !
C'est très étrange d'entendre le timbre si familier de la Grise-Moire tenir un discours de grand méchant. Et vraiment effrayant. Si elle n'était pas occupée à empêcher la femme de sa vie (ouah ! elle vient vraiment de penser ça ?) de tomber dans les oubliettes, Fora serait morte de trouille.
Elle entend les pas du Masque qui s'approche, poussant la Grise-Moire devant lui (ou elle, du coup).
— Je voulais te remercier. Tu m'as libéré.
— Mais j'ai rien fait ! J'ai même pas le pouvoir de scripture que tout le monde voudrait me voir utiliser !
— Oh, si, tu le possèdes ! Mais à l'état brut, sauvage ! Il te suffit d'une pensée pour qu'elle prenne vie. C'est toi qui as songé à un jumeau maléfique à la Grise-Moire.
Fora se mord les lèvres. Non ! Ce n'est pas vrai. Ou plutôt oui, mais l'idée l'a seulement effleurée pendant la mission dans l'Index.
— Cela a suffi et me voilà !
Fora note mentalement que le Masque reste un homme puisqu'il s'agit d'un jumeau et non d'un jumelle.
— J'ai été délivré par toi. Enfin, je possédais tous les souvenirs de la Grise-Moire. Et ses capacités intellectuelles. Il ne m'a pas été difficile de l'approcher pendant que vous vous battiez contre mes soldats de plomb en pensant triompher. Elle a beau être sorcière, elle craint toujours une lame bien placée.
— Si je n'avais pas eu le dos en compote, je t'en aurais retourné une, intervient la Grise-Moire, (la vraie) pour la première fois.
— Vous allez bien ? s'inquiète Fora.
— À part la dague qui me rentre dans les lombaires, je suis en pleine forme. Ne cède pas à son chantage… Aïe !
— Ne m'interromps pas, sœurette, reprend le Masque de fer. Surtout pour spoiler ! J'allais effectivement exercer un chantage sur notre petite prodige. Si tu libères le livre qu'il me faut, je ne tuerai pas la Grise-Moire.
Fora ne sait plus quoi penser. Ses forces l'abandonnent petit à petit. Ses muscles sont agités de spasmes de mauvais augure. Cependant, Elinor, toujours très calme d'apparence, lui signifie muettement de tenir encore un peu.
Alors la jeune femme tient toujours. Ce qu'elle ne ferait pas pour ces yeux verts ! M. Lyhus, le prof d'EPS, n'aurait pas obtenu le dixième de cet effort.
Fora comprend qu'elle doit gagner du temps.
— Pourquoi vous avez besoin d'un livre ? demande-t-elle.
— Oh, déplore le Masque de fer apitoyé, on a été oubliée au moment de la distribution de matière grise ? Soit, je vais me montrer grand seigneur et t'expliquer ce que j'attends de toi. À quoi bon échafauder des plans brillants si personne ne les comprend ?
— Moi, j'avais compris, fait la Grise-Moire.
Un gémissement de douleur indique que son ravisseur l'a de nouveau piquée de la pointe de sa dague.
— Je vais délier l'unicum des Jumeaux de Victor Hugo, révèle le Masque.
— Je vois pas du tout l'intérêt, avoue Fora, tandis qu'Elinor l'encourage du regard à poursuivre la conversation.
— Heureux les simples d'esprits, soupire le Masque. Ce n'est pas le manuscrit inachevé qui se trouve ici. Il ne s'agirait pas d'un unicum. Ce livre fantôme est le texte rêvé par Victor Hugo, mais qu'il n'a pas pu écrire, et qui n'a donc pas pu être publié. Si je parviens à l'amener dans le monde d'où tu viens, il ne sera plus un unicum. Je serai complet, je serai partout. Je serai immortel !
— Encore un peu, chuchote Elinor qui pâlit, à bout de force.
— Mais, reprend Fora, vous avez déjà une identité maintenant. Ça vous suffit pas ?
— Tu crois donc que j'ai rêvé d'être une sorcière empâtée ?
— Mais va te faire foutre ! s'exclame la Grise-Moire.
— Cette apparence n'est que transitoire. Je dois graver dans le marbre mon level-up en tant que protagoniste, si je puis dire.
— Mais pourquoi vous avez besoin encore de moi ? s'étonne Fora qui voit ses articulations blanchir dangereusement.
— Oh, un petit rien du tout. Tu vas simplement ôter la chaîne du livre. Moi, je ne peux pas, je suis dedans.
— Ne fais pas cela, Fora ! ordonne la Grise-Moire.
— Si tu ne m'obéis pas, je serai au regret de poignarder la Grise-Moire. Puis, je laisserai tomber ta sorcière dans son trou. Enfin, je t'exécuterai à ton tour.
— Vous êtes fort en négociation, vous ! s'exclame Fora, dépassée.
— Lâche-moi, ordonne Elinor à voix basse.
— Hein ?
— Maintenant.
Fora panique. Elle sent que la sorcière cesse de serrer ses avant-bras.
— Non ! Non ! Pas toi !
Leurs peaux recommencent à glisser l'une contre l'autre. Saloperie de mains moites !
— Maintenant, répète Elinor.
Les yeux baignés de larmes, Fora résiste tant qu'elle peut. Mais elle arrivée à l'extrême limite de sa résistance.
Elinor lui échappe.
Dans un froissement, la sorcière est brusquement avalée par l'ombre.

9 mai 2020

Les Confins. Épisode 51

Le gigax se pose dans la cour, non loin de celui de Nawal, arrivé quelques minutes avant elles. Un peu de poussière se soulève au moment où les pages du grimoire effleurent le sol.
Tout est angoissant ici.
Personne n'a dû venir depuis longtemps car le décor est couvert d'une couche de poudre grise, extrêmement fine, dernière forme de la décomposition du papier. Leurs pas s'impriment dans l'espèce de cendre quand ils foulent la terre battue.
— Pourquoi vous mettez les exemplaires uniques dans cet endroit ? demande Fora avec un frisson.
— Tu en saisiras la raison par toi-même, murmure Elinor.
Elle ne semble pas ravie d'être là. Une porte se dresse un peu plus loin, faite entièrement de fer. Auriane et Nawal sont occupées à ouvrir les deux battants qui semblent peser leur poids.
Elinor et Fora en profitent pour les rejoindre. Personne ne parle quand le portail s'entrebâille avec un grincement de mauvais augure. Des relents de renfermé et de désespoir remontent du seuil obscur.
— On y voit rien là-dedans, marmonne Fora qui n'a guère envie de s'aventurer dans des souterrains.
Ses yeux s'accoutument rapidement à la pénombre. Les décors sont de nouveau ceux des Prisons de Piranèse mais en version dark, cette fois (si, si, c'est possible). Partout ce sont des trous garnis de barreaux, des escaliers en spirales dont certaines marches manquent, des voûtes monumentales à demi effondrées, des gibets qui supportent des statues brisées au bout de leurs cordes.
— La vache, c'est super glauque !
Nawal est déjà entrée, son arc portatif à la main. Elle n'a pas eu le temps d'enfiler son casque, aussi peut-on lire sur son visage un air de détermination. Auriane lui emboîte le pas.
Quand elles parviennent sur une sorte de promontoire, elles distinguent en contrebas des profondeurs insondables où se creusent çà et là des sortes de cellules minuscules barrées de grilles.
Toute couleur semble avoir déserté les lieux.
Au centre, sur un piédestal formé d'un fût tronqué est assis un ange vêtu de lin. Il tient un livre à la main et un calice est posé à côté de lui. Il a des cheveux d'or, bouclés, qui ressemblent à des flammes. Quant à ses yeux, ils évoquent le bleu du ciel nocturne. On pourrait presque distinguer des paillettes dorées dans ses iris, qui figurent les étoiles.
Il lit d'un timbre puissant et doux, tranquille, agréable. Parfois, il vient boire à son calice pour s'humecter la gorge. Puis il reprend sa lecture. Fora tend l'oreille :
« Oh, pourquoi avait-il fallu que ce soit elle qui ouvre la lettre ? Car à présent, elle se trouvait dans une situation très inconfortable : posséder une information capitale et ignorer quoi en faire. Tout serait tellement plus simple si Rose n'avait pas épousé Khalim ! Maintenant, que cela lui plaise ou non, Lara se trouvait mêlée à cette étrange affaire. »
— Vous reconnaissez ? demande Fora, peu emballée par le style de cet extrait, mais intriguée en même temps.
Auriane hausse les épaules. Les quatre femmes descendent un escalier monumental formé par une arche agrémentée de gradins.
— Qui est-ce ? interroge de nouveau Fora en désignant l'ange du menton.
— Tu contemples Vretil, appelé également le Récitant. Il est chargé de faire la lecture aux Unica.
— Attends. Il lit des livres… à des livres ? Pourquoi ?
À cet instant, le dénommé Vretil lève la tête, ne montrant aucun signe de surprise ni d'agacement devant les visiteuses. Bien qu'il se trouve encore à plus d'une dizaine de mètres, sa voix porte parfaitement.
— Les Unica sont des livres inachevés, explique-t-il, inconnus. On pourrait les comparer à des âmes en peine. Jamais ils ne trouvent le repos, perdus dans cette demi-existence qui est la leur. Si on ne les apaise pas, ils deviennent des spectres littéraires, des Pantomimes.
— Ça a pas l'air marrant, conclut Fora, impressionnée.
Elle jette un coup d'œil dans la cellule la plus proche et aperçoit un gros volume enchaîné. L'une des mailles d'airain passe directement dans sa reliure, tandis que l'autre extrémité est soudée au mur. Fora se rejette bien vite en arrière car elle a eu l'impression que le tome grondait après elle.
— Si vous le voulez bien, je vais reprendre ma lecture. Ils ne tiennent pas longtemps dans le silence.
— Attendez ! intervient Elinor, nous avons une question !
— Oui, ajoute Fora. Qu'est-ce que vous leur lisez ?
— N'auriez-vous pas vu passer la Grise-Moire ? demande la sorcière sans attendre la réponse.
— Ah oui, ça aussi, convient Fora.
— Elle est passée tantôt avec un invité, révèle complaisamment Vretil. Ils ont demandé à voir la cellule 1837.
D'un geste vague, il désigne un recoin obscur et reprend son livre. Fora serre les dents, n'osant répéter sa question mais attendant toujours une réponse qui satisfasse sa curiosité.
L'héritier du Maraban de Sharon Kendrick, la renseigne Vretil avec un sourire.
— Jamais entendu parler. C'est un classique ?
— Parmi les romans Harlequin, en tout cas.
Fora a besoin de quelques secondes pour comprendre ce qu'on vient de lui dire.
— Vous leur lisez des romans Harlequin ?
— Il n'y a que cela qui les calme.
Puis, estimant que la conversation est terminée, l'ange recommence sa lecture :
« Elle s'approcha de la haute fenêtre et contempla sans vraiment le voir le ciel gris d'automne. Dans l'avenue, les voitures avançaient au pas, pare-chocs contre pare-chocs, mais le bruit de la circulation ne lui parvenait qu'assourdi à travers les épaisses vitres à l'épreuve des balles. Rose, une Londonienne sans histoires, tout comme Lara, était devenue la souveraine du Maraban. Cela semblait incroyable ! Un véritable conte de fées. Et, à cause d'une simple lettre, tout cela pouvait changer ? »
Nawal est déjà partie dans la direction indiquée.
De nouveau, Fora ressent la peur qui lui noue les tripes. Elles passent par plusieurs promontoires suspendus, des plates-formes cernées de statues représentant des prisonniers enchainés, traversent des galeries avec des reliefs de lions grimaçants, franchissent un pont-levis tendu au-dessus d'un brasier qui dégage une épaisse vapeur avant de parvenir devant un puits énorme, fait d'un cylindre de fonte.
Deux silhouettes sont arrêtées devant.
Au premier coup d'œil, Fora reconnaît la Grise-Moire et le Masque de fer. D'un même mouvement, comme si l'une était le reflet de l'autre, ils se tournent vers les arrivantes.
— Ah, vous voilà, fait la voix de la Grise-Moire.
Pourtant son visage n'a pas bougé d'un pouce !
Alors, le Masque de fer part d'un grand rire en contemplant les quatre femmes interdites. D'une main, il déclenche un mécanisme à l'arrière de son crâne. Un déclic métallique résonne, sinistre.
Le masque s'ouvre et tombe à terre, dans un nuage de poudre.
Ébahie, Fora aperçoit alors des traits qui sont exactement semblables à ceux de la Grise-Moire.